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PAR CLAUDE RODA-DANIEL


Je tiens ce camée d’une vieille tradition matrilinéaire remontant à près de deux siècles. En ce début de troisième millénaire point de millénarisme : la laïcité est passée par là. On doit l’original du camée à Josiah Wedgwood. Je suis détentrice d’une copie d’allure correcte bien que je n’aie pas de moyen de vérifier le bien fondé de mon estimation. Je n’ai que des reproductions éditées ci et là comme références dans toutes sortes de documents établissant la pertinence d’une revendication abolitionniste au début du dix-neuvième siècle.

Ma lointaine famille bien que d’origine anglaise assez aisée n’aurait pas eu l’idée ni les moyens de pareille entreprise. Il m’en reste le nom au bon gré d’un surprenant hasard qui fit que ma Mère dont le nom de naissance était Perceval épousât un dénommé George originaire d’un bourg du côté de Dijon dans la Bourgogne profonde. Ce George qu’enfant je ne connus qu’entre deux voyages au Cambodge colonial, d’abord professeur au lycée français de Phnom Penh, finit sa carrière au téléphone d’une banque d’un paradis fiscal européen comme président, après avoir mené pendant des dizaines d’années des programmes de développement qui n’en avaient que le nom. Sauf à considérer que la recherche du profit et le développement sont spontanément liés.

D‘entreprise il va être question dans ces lignes. D’entreprise messianique réélaborée en quelque sorte. De nos jours les messies, ils sont nombreux en effet ce qui indique une certaine déchéance de la fonction, font dans le court terme. On ne s’appartient plus tout à fait dès lors qu’on feint ou qu’on ne craint pas ou plus d’avoir l’éternité devant soi. L’éternité a un défaut majeur : elle ne reproduit jamais aucun cycle puisqu’elle en est essentiellement dispensée. L’éternité ne détruit rien qui doive être reconstruit afin d’être détruit à nouveau. J’ai moi-même interrogé un représentant éclairé de l’éternité sur terre. A’ la question « Qui est donc Kondratiev[1] selon vous ? » il me répondit sans hésiter qu’il s’agissait d’un dissident soviétique célèbre mort au goulag ! Alors opportunément je me souvins qu’il n’y fut pas seul déporté mais en la meilleure compagnie de Zetkin, Onéguine et Kropotkine ! L’autre parût moins certain de sa précédente assertion. Tous ces noms en « ine » avaient néanmoins quelque chose de rassurant. Ils sonnaient trop bien pour qu’il n’en soit pas tout à fait rien…

Bref l’éternité est la catastrophe majeure qui doit être surmontée au principal et à l’accessoire. On n’imagine pas qu’un juste procès ne fasse pas droit au principal et à ses accessoires puisque ces derniers relèvent de la pratique massive du quotidien subit.

Par parenthèse Paloma Picasso qui soutient que l’accessoire est essentiel devrait cesser d’injurier les femmes en ne donnant à voir d’elle que les photos retouchées d’une éternelle jeunesse…

Ce jugement de l’éternité est sans réserves. Les réserves d’usage sont retenues pour les conclusions des parties. L’éternité n’a pas de contradictions internes. Pas d’autre procès que celui signifiant que le processus est inéluctable. L’éternité ne connaît pas l’ennui. Elle est indifférente voire agressive à l’égard de tout ce qui la morigène. L’éternité est hautaine. L’éternité est l’infinie redondance du sublime dessein originel que rien ne boucle ! Pas même les accrocs les taches voire les crimes commis en son nom. L’éternité est très naturellement sereine. L’éternité est fort heureusement de droite vous dis-je !

Les conflits idéologiques entre l’Eglise de Rome et les tenants de la reproduction élargie du capital sont réels. Le capitalisme n’est pas sans défaut. On peine à le croire. Plus encore à le supporter. Pour une part décisive on doit ses méthodes et leurs avanies contre la personne humaine au péché originel. Ce péché n’est-il pas la chose la plus uniformément partagée entre tous et toutes ? Que l’Islam, religion pourtant révélée, n’accorde au péché aucune attention n’arrange guère son cas.

Le souverain pontife voyage en éternelle terre de mission. « Et l’on voit saigner aux quatre coins du monde/ les quatre clous de Jésus – Christ » deux vers de Victor Hugo issus des « Contemplations » rappellent que rien n’est acquis dans la lutte contre les sempiternelles manigances du malin. Le Pape tance les individus suspects de sympathie pour le marxisme, Jésus sous les traits d’un apôtre de la théologie de la libération non merci ! Semonce des populations en liesse accourues de partout où la conviction est vivante que le Christ est mort pour racheter le prix de leurs péchés. Péchés de chair, de lucre. Péché véniel, péché mortel. Péché de viol où la complicité de la victime avec son bourreau est soutenue. Péché de revendication d’égalité. Péché d’organisation de communauté de base.

L’exogène à connotation démocratique est la machination le plus subtilement diabolique.

De quasi gamines d’à peine quatorze ans tendent au prélat un bébé à bout de bras afin d’obtenir un regard, un geste, un pardon peut-être. Que nenni, ni condom ni fémidon ! Rien de cela ne saurait se hisser s’afficher s’employer contre la volonté divine ! Les voies de Dieu sont impénétrables. Les femmes de fraîche puberté sont ouvertes. A’ quoi bon redire que les catholiques ont raté le coche de l’Histoire en refusant de se défaire, et ce faisant de libérer une partie de l’humanité, du péché originel lors de Vatican II ? A’ quoi bon puisque la société de classes n’est pas contraire aux enseignements divins. Puisque l’éternité est plus longue devant soi que le souvenir d’un avatar, d’un impromptu déjoué dans les coulisses au théâtre d’un christianisme certifié authentique.

A’ quoi bon puisque le sujet de l’égalité des femmes et des hommes n’est pas au débat de la grande cause divine ! La casuistique est méandreuse. Voire sournoise face à l’idée de changement. D’une grande rigueur dogmatique dans la préservation du droit canon.

*

Je ne veux pas qu’on croie que je suis bilingue en anglais. Cet anglais que j’utilise épisodiquement est médiocre. L’anglais n’est pas ma langue. Pas même la seconde. Plus d‘une fois je fus sommée de m’expliquer de mon anti-anglicisme primaire derrière lequel on ne manquait pas de soupçonner un anti-américanisme non moins primaire. Sommée de me rendre aux arguments de la communication globalisée. Du nouvel ordre mondial des échanges généralisés. L’économie disait l’avenir. Marx l’avait déjà montré mais avec d’autres objectifs. Il me fallut du temps avant de saisir que son engouement pour l’éclosion des petits Mozart était mâtinée du libéralisme de l’époque. Elle est porteuse d’un effet réversif, d’une confusion potentielle de nature à altérer le sens initial de la démarche marxiste.

Finies les guerres trop coûteuses en vies humaines. Le développement de l’intérêt particulier était devenu le promoteur de l’intérêt général bien compris ! On n’avait pas beaucoup avancé depuis la fin du dix-huitième siècle. Nous sommes même en pleine régression du point de vue de la pensée.

La dernière fois que le reproche d’antiaméricanisme me fut fait c’était lors d’un repas avec une jeune collègue stagiaire italienne. Elle s’offusqua d’abord. Puis retira son affirmation alors qu’un journaliste de radio rappelait que les Etats-Unis considérait la Mer Caspienne comme un de leurs objectifs stratégiques naturels ! Je n’évoquai pas mes prétentions factices et amusées sur le « Lago Maggiore ».

Les Etats-Unis avaient belle part à l’antiaméricanisme primaire. On ne l’aurait pas cru si on ne l’avait pas entendu sortant d’une bouche diplomatique autorisée. Autorisée à ne pas rendre de comptes. De nos jours on dépayse continûment la classe ouvrière. Les petites mains des femmes, voire des hommes, sans sourire finissent toujours par coûter trop cher. Le profit est d’autant plus exigeant qu’il est glouton. Il est dévorateur. Il est adorateur. Il s’aime obèse. Dans ses bourrelets il planque ses mauvais tours d’une magie de patronage.

Aussi les néocons -je crus un temps qu’il s’agissait d’une boutade, d’un jeu de mots signifiant par dérision en bon franglais les « nouveaux escrocs » – avaient-ils opté pour une variante ou une autre du protestantisme. Plus apte selon eux à donner une dimension quasi divine à la vaste ambition de réifier tout ce qui ressortit peu ou prou à l’humain. Dieu, puis le capital, apparemment soumis, dans une soumission qui ne devait rien au masochisme, allaient sauver ce monde. Un irrésistible élan d’une démarche obsessionnelle toute pétrie d’affabilité était heureusement en cours. L’urgence salvatrice avait des siècles d’histoire aussi les temps lui étaient comptés. La régulation par le marché allait sortir l’humanité des affres de son chaos originel. Rien de moins ! Un début d’affaissement du système bancaire n’altérait aucune croyance. Le dégonflement de la bulle Internet avait produit des effets boursiers qui furent sans effets sur les leçons qu’il aurait été habile de tirer en matière de réinvestissement productif dans l’économie réelle.

Dans l’économie réelle à construire au service de l’émancipation humaine. Un processus ininterrompu

relevant d’une autre logique que celle de l’utopie dont trop longtemps l’autorité servit de bien mauvaises causes. Dégénéra en criminelles tragédies.

*

Il se trouve ici ou là quelques personnes mal intentionnées pour souligner la contradiction qui consiste à soutenir l‘origine du chaos humain tout en le soustrayant du génie créateur de Dieu à la genèse de tout. La mauvaise foi, au sens propre et au sens figuré, a une emprise considérable sur les consciences des hommes et des femmes. C’est le principal vecteur de la mondialisation de la pensée diabolique banalisée. La preuve du Diable est dans ses manifestations ordinaires.

*

Avec la révolution libérale en cours les femmes vont enfin pouvoir tourner leur regard vers le « plafond de verre » : la hiérarchie aux décisions capitales leur est accessible. Sans appréhension. Sans désenchantement. Sans certitude non plus. Les faibles quotas de places à pourvoir suggèrent que l’âpreté de la compétition n’a pas changé de nature. Ni ce faisant l’exercice des rapports sociaux dominants. Mais certaines, tant mieux elles sont minoritaires, se réclamant du féminisme n’hésitent pas à en détourner les objectifs fondateurs afin de se faire une place sous les tropiques de la réussite sociale et de la fiscalité !

D’Alger au Cap les femmes peuvent dorénavant créer de petites entreprises de subsistance. Bref continuer de travailler là où peu ou prou un homme sur deux s’en dispense. Pourtant on n’annonce aucun droit nouveau qui change la condition de la femme africaine.

*

Lorsqu’on m’interroge sur le camée, plus qu’un accessoire une profession de foi laïque, je me laisse aller volontiers à en dire l’origine et la destination. Josiah Wedgwood était un bourgeois anglais de la fin du dix-huitième siècle. Un de ces humanistes dans le vaste champ des Lumières qui se rangera dans le camp des abolitionnistes éclairés. Plus tard Marx expliquera à propos de l’ »Unfree Labour » que son caractère socialement instable et l’insuffisance de marché attachés à sa structure le condamnèrent tout autant que les engagements chrétiens humanistes qui soutinrent son abolition définitive. Marx avait au moins un peu raison !

Un noir quasi nu est à genoux devant on se sait qui avec certitude. Vraisemblablement un blanc, son maître peut-être ou son mandant. Il l’implore dans une posture d’attente compassionnelle. A’ ses pieds un calicot dit : « Am I not a man and a brother [2]?

Message à destination des Anglophones dominants. A’ diffuser amplement par tous moyens. Sans retenue, sans haine. Mais non sans beaucoup d’ivresse. Faites donc deux choses s’il vous plaît chers amis humains baignés d’océans :

-Arrêtez de vouloir nous préserver du retour de toutes les anciennes vilenies de la planète. De toutes les vilenies d‘avant que vous nous ayez offert les affres de l’expansion capitaliste comme horizon indépassable !

-Et si d’aventure il vous restait un peu d’énergie utilisez-la donc à décalquer notre futur antérieur le temps de la condition humaine ?

Vous n’en serez jamais les créateurs. Vous en seriez au mieux les récipiendaires éclairés par un fond de cierge pascal en proie à d’ultimes tressaillements.

Vous aura-t-on jamais dit que votre langue n’est pas impérialiste par nature ? C’est à ma langue qu’on doit la création de ce temps sans égal de la rencontre dynamique du futur et du passé. Du concentré de la vie dans sa continuité. Du poids singulier des passés reconstitués cédant parfois aux affaires du jour. De l’épaisseur du passé qu’aucun présent n’altère ni ne condamne. Des entre deux chargeant de sens ces vies ordinaires que rien ne semblait devoir détourner d’un modeste sort primitif. Ne vous aura-t-on jamais convaincu d’archiver le lexique de vos prétentions univoques à interpréter le monde au troisième sous-sol de vos coffres-forts à éventrer !

*

Laissez-moi revenir quelques semaines en arrière afin de donner au présent décor et à ses proches acteurs un peu de consistance locale.

Je réside au « Champ d’Odin » depuis près de trois années. J’y ai acquis une maison ancienne sans caractéristique particulière sinon d’avoir été une fermette avec jardin où vécurent plusieurs générations d’ouvriers de la métallurgie, agriculteurs modestes de complément de revenus. La Champagne y est très germanisée, son nom en atteste. La Lorraine proche n’y fut pas nonchalante. La seconde langue de la scolarité y fut longtemps l’allemand. Pas rancuniers les indigènes ! Pas de rancune alors qu’ils eurent moins à endurer de l’Occupation allemande que les gens des villes soumis à un rationnement drastique. Ils bénéficièrent même des services d’un prisonnier de guerre répondant au nom de Rodolphe qui s’en retourna à Mayence dont il est parfois revenu.

Vous l’avez compris Au « Champ d’Odin » le christianisme est catholique et de droite. Le conseil municipal compte neuf membres : huit hommes et une femme. Fonctionnaire comme je le suis. La quarantaine, mère de deux enfants – fille et garçon – adolescents et obèses elle est l’épouse d’un monsieur de son âge originaire d’un village distant de moins de quatre kilomètres.

L’amour est au mépris même des barrières stupides que les hommes avaient jadis instaurées ! L’amour s’aveugle aussi loin que l’immédiat horizon ne le borne pas. Quatre kilomètres sont les prémices d’un autre monde. Les marches civiles d’une aventure où l’amour transcende les motifs de casus belli que la propriété des terres et le droit de chasse perpétuent d’un même allant.

Avec l’élection d’un nouveau maire, primaire sous des allures débonnaires, on fit droit à ma demande insistante d’en finir avec les réunions clandestines du conseil. La démocratie profonde reste aux mains de discrètes élites rurales. La pensée agreste aime l’ordre divin naturel. Les fermes survivent du bénéfice des subventions.

De fait des espoirs irraisonnables m’étaient permis.

*

La table est ronde et comme remisée dans un coin de la Mairie. Le rare public est maintenu à forte distance derrière des tables servant au dépouillement. D’aucun point de vue qu’on soit dans la salle on ne peut voir ensemble les élus.

- Bon on commence par le Quatorze Juillet ! dit le Maire.

- Jeu de quilles comme d’habitude, dit l’un.

- Et des cadeaux pour les femmes ! L’homme parle au plus rapide. La rapidité est un gage d’authenticité. Tout le monde s’accorde sur ce point. Pas une voix ne s’élève contre la reconduction du « cadeau pour les femmes ».

Celui qui parle a plusieurs fois affirmé que la planète allait mal. S’est savamment horrifié à l’idée qu’il pourrait y avoir un jour prochain un désert à chameaux dans la banlieue de Lyon, de Dijon peut-être !

De son impressionnant véhicule à quatre roues motrices les certitudes sont là et bien là. Le drame nous guette. Les mots de l’artisan boulanger retraité sont sans mesure. Le danger annoncé pas moins.

Que dire des « cadeaux pour les femmes » ? Cette quasi catégorie imbécile et condescendante est aux limites de l’abjection. Je ne suis pas même certaine qu’insidieusement, tradition sexiste oblige, la limite n’ait pas été franchie.

Ici les conduites du genre ne sortent que rarement des traits de charrue. A’ cette nuance significative près que le divorce a été accepté bon gré mal gré. L’éclairement divin en est sonné. Les prêtres de bons conseils ont reflué vers les villes d’où ils rayonnent sur des terres quelque peu sorties des clous de Victor Hugo !

La liste des cadeaux féminins est affliction. Par affection pour mes lectrices, par respect pour mes lecteurs je n’en donnerai pas le détail. Saches ma sœur que je n’y ai rien décelé qui t’éloigne plus d’un court instant de tes obligations de genre. Son emprise est sans atermoiement. Sans imagination. Sans contrefaçon. Sans opportunisme. Le genre aime le genre et tout autre posture ferait mauvais genre.

A’ ce moment précis je me dis que je suis plus sûrement placée dans mes observations du côté de Françoise Héritier que de Judith Butler !

On discute encore du prix du repas servi par le traiteur. On demandera des devis. Un conseiller amoureux de la belle langue de chez nous, du poncif jailli du tiroir à platitudes, rapporte l’installation d’un nouveau traiteur. Indique que selon lui-même, l’impérieuse nécessité de l’évocation de soi à propos de presque rien est d’ordre biographique, il faudrait envisager de soutenir l’entreprise naissante sans toutefois déroger aux règles administratives qui prévalent en ce domaine de la loi commune… Ma sœur fonctionnaire de police rappelle que force doit rester à la loi. On ne courra pas le risque d’avoir des ennuis avec le Préfet pour des broutilles. Les Préfets de la République sont très rigoureux en matière de contrôle a posteriori des déviantes broutilles communales. C’est bien connu. C’est bien légitime.

Le Conseil du « Champ d’Odin » vient en quelque sorte d’inventer le « Préfet des Broutilles » indiquant par là son grand attachement à une « République des Détails ». Ces détails, ces niches à diableries !

Je m’ennuie.

*

-Apéritif offert par la Municipalité dit l’un.

-Oui mais le vin sera payant dit un autre. En fait, d’expérience il sera surtout infâme.

-Qui se charge du service ? C’est ma sœur qui parle.

-On s’y mettra tous ! dit le Maire soudain mû par une impulsion d’autorité consensuelle. Je pense que j’y serai attentive. Mettre la main à la pâte n‘a rien de quoi déshonorer. Toutefois le déshonneur s’organise plus vite chez les uns que chez les autres.

Le Conseil s’éternise dans un défilé de questions viriles : le bois et les affouages. L’état préoccupant de la distribution de l’eau. L’entretien des routes et la réduction des terres allouées à la chasse suite à la non élection d’un jeune bel et bon riche héritier de vieille famille communale au nouveau Conseil et, somme toute on pouvait comprendre, c’était un peu normal à partir du moment où la grande famille du hameau n’était plus représentée alors que le grand-père avait été maire et un bon maire en plus !

En dernier lieu le colloque improvisé des faux culs admet qu’il s’agit d’affaire dont le Conseil ne se saisit pas d’autre façon qu’informative. On a tout le même le droit d’avoir un point de vue au titre de citoyen ! Les échanges tournent court tant les non-dits enfument l’éclosion des habituelles dispositions d’esprit en ce domaine. La grammaire des travestis de la démocratie locale représentative conjugue à peu de frais un univers d’habituelles et misérables petites bassesses.

Amen.

*

Un possédant fit carrière loin du village et réclama quelques centaines d’euros pour le bail de ses terres. Cette somme semble dérisoire. Pourtant elle est rédhibitoire aux chasseurs pauvres. Il en existe. Les chasseurs aisés ont des actions coûteuses sur d’immenses et lointaines propriétés. Cela les dispense de toute démarche d’ample fraternité. La fraternité entre chasseurs est œuvre censitaire. On n’abandonne pas le point de vue de classe à l’excessive prétention du premier venu. Surtout s’il n’a pas cherché de travail. A’ ce qu’on dit. A’ ce qui se répète. A’ ce qu’on sait. On n’abandonne pas ses prétentions sur le droit de chasse au premier venu. Qu’il affiche d’abord la ressource nécessaire à l’achat du dit droit. La morgue n’a qu’une face. Qu’un seul visage. Elle dispense d’avoir à rendre la monnaie d’une pièce qu’aucun des protagonistes ne sort de sa poche. Le dédain sourit aux malheureux ! Le dédain piétine du regard les rejetons de l’humanité. Le dédain foule d’un frémissement de la lippe les avatars des classes dangereuses.

Ces engeances, auxquelles on accorde mépris au mieux, indifférence au pire, ces engeances fatiguent ! Dieu que ces engeances fatiguent ! Nom de Dieu de Nom de Dieu que ces engeances fatiguent !

*

Nous y sommes. En ce jour. De quatorze juillet. De Fête Nationale. Un peu à l’écart de la place du Monument aux Morts du « Champ d’Odin ». Une liste interminable égrène en lettres d’or les noms du résultat des orgies guerrières menées en sous-main au nom des intérêts dominant l’intérêt commun. Un ouvrier agricole ne sachant ni lire ni écrire sert au bon déroulement du jeu de quilles.

Il les dresse. Les redresse. Il renvoie les boules au moyen du guide de retour à la façon d’un automate de la cinquantaine épuisée de travail et de maltraitance. On l’a retrouvé plusieurs fois fourbu, titubant sous les après coups d’un patron qu’il ne dénoncera pas. J’en tiens la relation de la bouche de l’ancienne tenancière de l’ultime gargote. Une vieille catholique pleine d’humanité. Discrète. Révoltée.

Vous comprenez ? m’avait-elle dit. Oui je comprenais. Rassurant. Je n’aurai pas dit que l’interrogation était dépourvue d’une autre à l’action. Les enseignantes sont censées maîtriser la connaissance des lois. Avoir des relations. Ne rien craindre de l’administration pour leur emploi.

Je veux croire que le commis ressent une utilité sociale d’une autre nature que celle dévolue à un ouvrier agricole traité en paria du village. J’aime à penser que cela lui fait du bien. Je suis aussi consciente que cela ne peut au mieux traiter sa souffrance qu’à la marge. Alors je me rends compte que je n’arrive pas à me défaire de cette notion de marge. Les sociétés occidentales ont plus ou moins habilement caché dans la société rurale, ou souterraine des villes, de ces « Intouchables » sans nom sans présent sans avenir. Ces « Intouchables » repoussoirs, malgré eux, confortent la pérennité et la justesse des assertions barbares.

Je m’interroge. Remets à de meilleures circonstances ma réflexion. Mais je ne suis pas ignorante de moi-même. Je sais que je ne l’en sortirai pas…

La condition masculine n’est pas à bien des égards sans rappeler la condition féminine. Allons donc c’est pour rire ! J’ai bien le droit de rire. Avec le grand bénéfice que je tire de l’universalisme républicain…

*

Le spectacle des quilles, je parle du spectacle de l’érection renouvelée est un vrai délice. Chez les non professionnels l’adresse est le fruit du hasard du geste heureux. Renverser une quille ne montre aucune aptitude particulière. Sauf à posséder de grandes mains habiles à tenir les grosses boules dont la taille élimine tout improbable velléité de féminiser le jeu. Cette grosseur n’est d’aucune nécessité. Il dépend accessoirement du poids de la boule qu’elle soit efficace. L’instabilité de la quille est établie. La puissance et la précision du trait font le reste.

On n’autorise pas les femmes à se déprendre, même symboliquement, de l’érection. Moins encore à la bousculer. Le slogan « érection trahison ! » n’est pas arrivé jusqu’ici. Néanmoins les hommes se méfient du potentiel de malices qui s’attache à la féminine nature. Leurs défiances tournent à plein régime. Cela ne leur demande aucun effort. La peur et la bêtise sont jumelles en ce domaine.

De leur point de vue l’exercice érectile reste une prouesse. Une prouesse c’est une autre façon de déclarer publiquement une compétence. L’espace intime est sous contrôle. L’espace public sa généreuse transfiguration.

J’ai constaté plus d’une fois, avant et après bien d’autres, que les postures masculines s’épanouissaient plus aisément du côté de la promesse que sous le régime de la prouesse ! Je me défends toutefois de suggérer que mes constatations ont une quelconque valeur statistique…

Une question doit être traitée qui ne saurait être remise. Qu’en est-il du réel symbolique du jeu lui-même ? A’ défaut de certitudes j’évoque quelques hypothèses. En deçà de celles-ci penser n’a plus de sens. Aimer et détester non plus. Il s’agit de saisir le vrai dans sa complexité. De ne pas toujours céder à la tentation de l’ironie.

Il est acquis que le moyen de la compétition est tout entier dans le renversement des objets phalliques. J’imagine que l’enjeu consiste à faire valoir sa propre virilité dans l’abaissement puis le redressement du symbole phallique. Mais comment en être tout à fait sûre ? En effet la posture simple semble indiquer que c’est dans l’adversité, la compétition de l’exercice phallique prolongé qu’il faut chercher le ressort du jeu. La boule métaphorise les bourses. Le tir : l’érection et la montée du sperme. La cible atteinte s’effondrant évoque la petite mort.

Plus le nombre de quilles renversées est important plus le compétiteur indique son aptitude à multiplier les petites morts ! Plus il est subtilement viril ! Mais peut-être doit-on comprendre que l’objet de la compétition est d’ordre appropriatif. En lieu et place de l’érection se tiendrait la femme convoitée, la femme idéale et ses clones. La femme première issue de la vertèbre. Tant pis pour les amazones ! L’idéal serait dans la convoitise réussie du plus grand nombre. Une manière de grands mâles en lutte pour la domination sur la troupe. Il est facile de s’adonner à un exercice de sociobiologie. Je m’en garde bien en l’espèce. Les niches de barbarie résiduelle sont toutefois trop évidentes pour je n’attribue rien de cette nature à cet échantillon d’humanité qui ne lui soit dûment imputable.

Je suis intriguée de l’emploi du mot rampeau obtenu par nasalisation de « rapeau » forme de rappeler. Le rampeau départage lors d’un second tour les joueurs ayant obtenu le même résultat au premier. Il faut donc impérativement un vainqueur. J’ai dit plus haut que l’adresse a partie liée au hasard d’un geste correctement exécuté. En quoi le hasard constitue t-il la preuve décisive d’une quelconque supériorité ?

C’est que voyez-vous on a parfaitement intégré, plutôt de manière inconsciente et non critique, le fait que le hasard est entre les mains de Dieu ? Il n’est pas banalement la rencontre d’au moins deux nécessités sans lesquelles aucun résultat n’est acquis. Sauf si bien sûr ces deux nécessités sont remplies par le même hasard ! L’action divine est une action de tous les instants. Je ne me sens pas coupable d’avoir levé un coin du voile de mystère qui la ceint. La pensée magique est sans bornes.

Non, non je n’oublie pas de dire ce qu’il en est de la présence des femmes. Elles font montre de peu d’intérêt pour l’affaire des hommes. Certaine regarde son mari sans que son regard me renseigne sur un motif particulier de son action. Un réflexe de vieux couple. Un reste de tendresse. Un zeste de nostalgie. Elles parlent des enfants. Surtout des petits enfants. Des soucis des jeunes couples. Des régimes qu’il ne faut pas faire. De ceux qui ne présentent aucun danger. La vie est de plus en plus chère. De la ménopause pendant. De la ménopause après la ménopause. Bon débarras.

Elles parlent de bien d’autres choses parfois avec gravité. Avec une légèreté qui les mène dans l’insatisfaction sans voie de retour. Parfois elles sont tranchantes avec ce sens de la décision qui a nourri toute une existence de femme qui prend les choses de la vie en mains alors qu’on ne le lui pas demandé. Un genre commande aussi longtemps que le genre laisse faire ou se désintéresse. Il va de soi que la femme est dans son rôle et qu’elle le joue toujours mieux. Il est si vrai que son expérience est ancienne ! Elle sait n’avoir aucun droit à l’erreur. Que la gamme de sanctions auxquelles elle s’expose s’est restreinte. Qu’elle n’est pas moins dure pour autant. Elle sait beaucoup de choses encore que les femmes savent. Celles qui me lisent en attestent.

Je les en remercie.

Elle, elle c’est Evelyne la femme de l’artisan carrossier, vient vers moi et remarque mon camée. Elle s’étonne de l’originalité de la pièce. M’en demande une explication. Je la lui donne volontiers dans une version abrégée et acceptable au regard de son histoire. L’autre la fonctionnaire de police s’approche et s’attelle à la fin de l’explication.

-Tiens, dit la première, ça nous irait bien un camée pour esclave. Ça nous ferait penser à nous. Parfois j’ai l’impression qu’ils en prennent à leur aise avec nous ! Ils nous prennent plus souvent pour leur bonniche que pour leur femme. A’ la longue ça me fatigue !

-Tu as raison, dit Josyane la fonctionnaire de police. Il faudra qu’on en reparle de ces « cadeaux pour les femmes » au Conseil. Ils pourraient tout de même avoir l’idée d’acheter autre chose que des beurriers !

-Qu’en pensez-vous Hélène ? Je peux vous appeler Hélène ? Nous sommes un peu collègues hein la prof de français !

LA LEÇON DE FRANÇAIS

J’étais aux copies…

J’ai adopté cette formule parce qu’elle donne la dimension de notre travail de professeure souvent minorée par nos ministres de l’Education Nationale. « Je suis aux copies » c’est ma façon d’être au tour à la fraise ou au fournil. C’est mon intime façon de dire n’être pas dans la marge du champ de la production. L’affichage de la talvera n’est pas pour moi. Je suis plus d’une fois descendue dans les rues de France afin de rappeler à mon ministre et à d’autres que la dimension de la scolarité est une dimension de la citoyenneté dont le plein exercice emporte qu’on cesse de maltraiter par tous moyens les enseignants.

…lorsque le téléphone sonna.

Lorsque le téléphone sonne à cette heure à moitié tardive cela n’est pas sans inquiéter un peu. Sans doute une amie qui connaît mes habitudes de correction. Une jeune collègue à la recherche d’un éclairement. Un amant virtuel et transi dans le froid et la buée de la cabine téléphonique au pied de l’immeuble. Le laisserais-je en proie à la trépidante excitation de son désir de moi ? J’avais saisi le camée et le regardai comme si j’en attendais quelque révélation. Un soutien peut-être.

Je décrochai…

Mon cœur bat plus vite. Instinctivement je saisis le camée. Un résidu d’ersatz de pensée magique sans doute. Je l’aime tellement mon camée. Fidèle. Rassurant. Je le regarde les yeux dans les yeux de mes aïeules. J’aime aussi son côté queer avec son bel esclave noir qui se libère…

Je suis en apnée au moment où je m’apprête à dire : Oui !

Si c’est l’amant virtuel surexcité je viens de lui donner mon accord alors qu’il ne l’a pas sollicité !

Madame George ?

La voix ne m’est pas inconnue bien que je ne lui trouve pas une immédiate familiarité. Au demeurant un ou une familière ne m’aurait pas interpellée de cette façon.

Adrien El Ghali [3]vous vous rappelez de moi ?

Bien sûr Adrien. Je me souviens de toi !

Adrien ce curieux et réussi croisement d’amour vrai entre une française de vieille souche et d’un franco-tunisien de la deuxième génération m’avait émue. Ses yeux « Bleu Mer de Cham » renforçaient l’impression de mâtiné dominant. Adrien aurait mérité quelques centimètres de plus. Ils auraient soutenu une aura qui ne lui faisait pourtant pas défaut. Une légère timidité non maladive tantôt l’écartait du dialogue scolaire tantôt l’y raccrochait avec frénésie.

Je me souviens de ce sujet de classe de première que je lui avais infligé : « Diriez-vous que la compassion est un moyen adéquat dans un enjeu de progrès universel ? Et si oui dites en quoi elle est un facteur décisif d’égalité comme cela est généralement suggéré. » Lorsque j’entrepris de faire mon propre corrigé je constatai que même réduit l’objet était trop vaste. Trop porteur de contradictions pour qu’il puisse être correctement abordé par une classe un peu au-dessus d’une moyenne de plus en plus problématique. Je me souviens du regard perplexe qu’il échangea avec Leila Mourad sa jolie et complice voisine d’incertitudes. Je tirai un bénéfice immédiat de l’énoncé qui abasourdit une classe peu avare pourtant d’agitations diverses.

-Qu’es-tu devenu depuis tout ce temps ? Qu’est donc devenu le chahuteur intelligent qui faisait beaucoup moins de fautes que la triste moyenne de « Louise Michel » ?

Petit coup de nostalgie. Petit coup par derrière. Sans prévenir. Sans s’annoncer. Les fautes de français ont bon dos qui plongent tête première dans les vagues moutonnantes de la Mer de Cham.

Qays voulut cacher la tendresse qui commençait à noyer ses yeux. Il baisa la main de son père et partit, le cœur aussi est libre, aussi vaste, lui semblait-il, qu’en ces jours lointains de son enfance. Tout se passa comme on le lui avait annoncé, et il attendit le soir. (…) Pour quelques parcelles de l’éternité, toute la lumière du monde s’est posée sur Layla, sur son visage, et devant les yeux éblouis de Qays, la femme au nom de nuit répond à l’universelle sœur qui l’illumine. (…) Et je sus alors, moi, qu’en échangeant ces « Quays ! » et « Layla » éperdus, ils se voulaient désormais éternels comme cette nuit où ils étaient nés l’un à l’autre. »[4]

Ce qui est advenu de mon ancien élève m’importe réellement. Je n’imagine pas qu’il puisse redouter qu’il n’en soit pas ainsi. D’ailleurs au ton de sa réponse je comprends qu’il a envie de se raconter. Alors je lui laisse la parole. Je ne l’interromprai plus jusqu’à la fin de son récit.

-J’ai eu mon bac en septembre. Il ne me manquait que quelques points. L’été d’entre deux séances d’examens j’ai alterné le travail au supermarché et les révisions. On s’est mis ensemble avec Leila. Vous vous rappelez sans doute de Leila ? Progressivement. Sans que cela fasse l’unanimité dans nos familles. Sa mère a été compréhensive. En baissant la tête elle avait simplement dit : -Vis ta vie ma fille ! Et en arabe elle avait ajouté : « -Nous sommes dans la main de Dieu. S’opposer à sa volonté est contraire à notre religion. » Son père la regarda d’un œil plein de haine. Elle connaissait la sentence. Une putain. Sa fille maudite par Dieu était une putain ! Il se rendit au lieu de prière pendant que Leila décontenancée rassemblait quelques affaires : vêtements et photos. Puis elle me rejoignit à peine deux blocs plus loin dans notre « deux pièces » provisoire.

Nous y sommes toujours. Mais maintenant nous sommes trois ! Elle s’appelle Ilona. C’est joli Ilona. C’est original et cela sonnait bien à nos deux cultures. Oui enfin bon les deux cultures c’est beaucoup dire. C’est plutôt une figure de style. Je me souviens combien nous avons peiné quand vous avez entrepris de nous enseigner les figures de style. Qu’est-ce qu’on a ramé ! Des figures de style en verlan. On n’arrivait pas à le croire. Le verlan c’était de la provocation pas de l’intégration ! On savait que ce n’était pas une langue contrairement à nos expressions locales. Vous nous l’aviez bien montré même si au début on s’était fait des plans pour déjouer ceux qu’on croyait pouvoir vous imputer. On s’était dit que si on vous laissait valoriser notre « novlangue » vous finiriez par la dévorer de l’intérieur. Et nous on se serait retrouvé avec Molière, Racine, un moindre mal comparé à Vauvenargues, et un gros paquet de détresse à ne quoi savoir en faire. A’ part peut-être d’y mettre le feu. Comme ça. Juste pour voir à quoi cela ressemble une vie à laquelle des mots inaccessibles ont mis le feu.

Le feu dévorant qui détruit entre soi et à l’intérieur de soi ce qui n’a pas de place dans l’espace public. Une poubelle qui flambe est un artifice de libération. Un exutoire. Un pis-aller contre trop d’évidences que toute tentative de négation vient renforcer. Ce qui n’a pas plus de motif d’exister qu’un avorton qu’on pourrait même oublier pendant des décennies dans un local obscur. Dans un désintérêt attentiste. Dans l’attente de quoi sinon de la fin d’une criminelle indécision. Et ça non. On n’en voulait pas de votre Cheval de Troie. Trop habile la prof.

Moi je pensai : trop jolie surtout. De quoi nous faire craquer en quelque sorte. De quoi nous perdre dans un labyrinthe de conventions. Sans crédit ni considération pour notre errance linguistique. Sans aménité pour notre modeste condition sociale et son potentiel d’innovations vraies. Les anciens mots véhiculaient un champ de connotations qui n’évoquaient rien que nous ne connaissions qui puisse trouver un chemin vers nos désirs. Au bal des apories nous ne souhaitions pas tenir un carnet de rendez-vous. Souffrir était de mise. Nous avions de la souffrance, de la sous France plutôt, une idée qui n’empruntait rien à des phantasmes d’une adolescence exacerbée.

Sourire aussi.

Trop jolie la quarantaine de la prof. Mais je gardai pour moi cette appréciation. Il y eut des sentiments réels et des barrières à ces sentiments qui ne furent pas moins réelles. Et puis il y avait Leila.

*

Le prénom Ilona a gagné du terrain. La mienne aura bientôt deux ans. Cela dépend des jours et je n’ai aucune certitude en ce domaine mais je trouve qu’elle me ressemble de plus en plus. Pas les yeux. Ce sont les yeux de sa mère. Sa mère ? Une version moderne de la houri avec un jean ! La toile de Nîmes hein ! Pas l’affreuse créature qui rôde dans cette interminable nuit des peurs antédiluviennes où le cauchemar est plus que probable…

Il faudrait avoir assez d’énergie pour apprendre à se défaire de tout. Des superstitions. Des hérésies. Des contresens. J’en ai fait une liste decrescendo une déformation professionnelle en quelque sorte. Mais j’y reviendrai.

Il faudrait encore puiser de l’énergie dans les délestages pour se livrer aux nouveaux apprentissages. Un juste retour des choses dans un va et vient qui n’aurait de cesse provisoire que dans l’exténuement.

Il m’aura fallu des années de tâtonnements. Leila fut plus vive. Plus incisive. Plus tranchante. La « houri au jean » avait entrepris de connaître le paradis sur terre ! Le blasphème est devenu chose facile un mode de vie. La criminelle aspirait à de quoi vivre et nous raconter une belle histoire d’amour.

Elle ne revoyait son père qu’au marché du vendredi vers douze heures quand les commerçants remballaient. Qu’elle sortait de son travail. Que lui-même se relevait à peine de son sommeil après son travail de gardien de nuit dans une grande surface de meubles. Courte nuit. Sieste d’après-midi pour achever la réparation du corps.

Les ans écoulés ne lui avaient été d’aucune utilité. C’était peut-être même pire qu’au début. Leila vivait son obstination à tourner la tête sur son passage comme un vrai crève-cœur. Comment pouvait-on être aussi injuste ? Sa première et ultime tentative fut lorsqu’à peine sortie de la maternité des Bleuets elle tendit le bébé sous le nez du grand-père qui récidiva dans la haine. Oui récidiva. Le Vieux qui ne mérite pas cet autre nom de la Sagesse est un criminel. Un criminel par tradition. La tradition un des autres noms du crime.

A’ mes yeux dorénavant la référence à la tradition ne l’exonère plus de rien. Et surtout pas de son obstination à ne pas s’en délivrer. L’école laïque, qu’il aura pourtant faite en totalité en France, ne lui aura été d’aucune aide. Le petit français de la première génération d’après l’Indépendance Tunisienne n’aura rien appris de la liberté de conscience ni des vertus universelles du blasphème !

Peut-être aura-t-il compris que comme à l’instar de l’obligation légale faite par la Constitution Tunisienne il faut être musulman pour pouvoir se présenter à l’élection dans un pays de Constitution Musulmane qu’on présente souvent comme laïque !

L’état dans lequel je trouvai Leila ce soir là me fit penser à ce qu’il resterait d’un beau visage sur une photo déchirée de manière violente et biseautée. Inconsolable d’une inutile flétrissure. La haine que je vouai au Vieux ce soir là est promise à ne rien connaître de la rémission. Le Vieux, désormais indigne de porter un des noms de la Sagesse, n’est plus qu’un criminel domestique. Une grenade à rétro explosions multiples. Je n’ai pas assez de mots pour le qualifier. J’ai ce qu’il faut de dignité pour ne pas me laisser à dévider devant vous un tombereau de haine.

Ma propre Mère pouponne et mon Père s’émeut au spectacle de la « Mamy à l’enfant « selon son expression d’inventivité autodidacte. Il a presque autant de mal à prendre Ilona que l’autre grand-mère. Lui fait valoir que ses troubles musculo-squelettiques lui font courir un risque. En fait une émotion cachée l’envahit et le submerge. Quelque chose de l’ordre d’un lointain intime réactivé s’épanche dans de secrets chemins. Ma belle Mère agit en cachette. Elle n’arrive pas à s’extraire d’un nœud de contradictions en comparaison duquel trancher le noeud gordien paraît un jeu de camp de vacances.

Ses mots sont de moins en moins audibles.

Parfois elle donne l’impression d’être de l’autre côté de notre vie d’où nous viendrait la voix feutrée d’un ex-voto au malheur résigné.

Ilona sourit à tout ce monde de la diversité. Ilona sourit. Quoi qu’il arrive.

Après le bac ce fut l’IUT. Un IUT qui me prépara à un diplôme de sécurité sur les chantiers. J’entrai à EDF et grâce à la formation interne je réussis le concours de Technicien d’Etat. C’est là que j’appris à hiérarchiser les risques. A’ les anticiper. A’ les traiter prioritairement quand ils étaient imminents. J’ai étendu la pratique de la hiérarchisation à toutes les circonstances de l’existence. Parfois Leila s’en est agacée. A’ juste titre. Il est des décalques intempestifs qui malmènent la vitale spontanéité d’autrui.

Leila a lorgné du côté de la puériculture. Un effet du genre sans doute ! Elle eut un peu avant moi son diplôme. Après quelques mois sans salaire elle trouva un poste à hauteur de sa compétence dans notre quartier de toujours. Les tôt matins chantonnant me convainquirent bien vite que la passion pouvait heureusement converger avec le genre !

Puis vînt la triste affaire liée au surloyer. Nous dûmes payer plus cher la location de notre « deux pièces » conformément au règlement intérieur. Alors nous fîmes remarquer que le règlement intérieur de l’Office HLM prévoyait aussi l’octroi d’un logement plus grand après la naissance d’un enfant. Que le surloyer réclamé couvrirait ou peu s’en faudrait le loyer ordinaire d’un « trois pièces ». Que la question du recouvrement de la nouvelle somme se ferait sans difficulté. La liste d‘attente était interminable et nous n’avions aucune raison d’accepter un éventuel et lointain dépaysement irraisonnable et coûteux en frais de transports et achat d’un véhicule.

C’est alors que l’Office nous délégua un inspecteur avec mission d’évaluer l’état des lieux. D’apprécier la pertinence ou l’impertinence de travaux de rénovation que nous avions exigés sans attendre qu’un autre logement nous soit affecté.

Lorsque les deux portes de l’ascenseur s’écartèrent dans une sorte de chuintement métallique Leila qui portait Ilona ouvrit celle du logement et dit simplement à l’homme : « Bonjour ! Entrez, je vous attendais ». Ilona bien dans sa peau inlassable était souriante. L’homme avait la cinquantaine encore svelte. Des restes de bellâtre. Le temps avait donné des coups d’un burin régulier et symétrique sur chaque joue. Il lui aura sans doute manqué quelques centimètres pour envisager d’avoir été une mine de couverture de mode. Plus probablement une apparition sur un podium où auraient défilé les aléas d’une mode pas encore à la mode. Puis d’une autre qui finirait sans doute dans des cartons à d’autres desseins.

Non l’homme ne veut pas de café. Un thé ? Non pas de thé non plus. La déontologie Madame. Vous connaissez ? Le ton est paternaliste badin. Ou badin paternaliste. Méprisant d’un mépris condescendant de petit parvenu à statut en fin de carrière finissante. Le ton est d’un âge qui fait froid dans le dos. D’un âge régressif. Le ton est de barbarie ordinaire. La croisade de l’homme c’est la levée quotidienne de subtils pelotons de méchants outrages. L’exécution est méthodique. Il ne tire jamais à blanc. Il fait mouche d’un bon droit qu’il s’est inventé dans la marge conquérante du juste droit du contrat social. C’est une ordure mais Leila ne le savait pas encore !

Il précise que sa visite est de routine. Autrement dit qu’elle est sans rapport avec l’objet du litige qui nous oppose à l’Office. Comment croire un employé qui fait du zèle dans le travestissement grossier des faits ? Leila comprend vite qu’il ne veut pas montrer qu’il plie à une injonction. Il n’agit pas sur ordre. Mais de sa propre initiative. Son autonomie est réelle assurément. L’état de la tuyauterie aura fort à faire avec lui ! Les demandes exorbitantes des locataires sont sans avenir.

Les contraintes financières d’un présent dépourvu d’ambition font peser sur chaque geste l’emprise d’une économie de plus en plus marquée de l’expertise du rationnement des dépenses sociales. L’autonomie des personnes s’en trouve d’autant rehaussée. Rehaussée à la façon d’un carton médiocre qu’un rehaut de blanc ou de mauve ou de pourpre ou de gris profond ou de rien à quoi s’attache un nom vient sauver momentanément d’une poubelle élective. Le geste que l’homme s’apprêtait à faire était précisément de l’ordre de la poubelle. De la poubelle de cette histoire des relations humaines à sens unique où on trouve de quoi gerber ce qui resterait en soi de caprices sexistes. De foucades oppressives.

Ilona souriait dans son parc où sa Mère l’avait juste déposée debout avec précaution. Parfois je me demandai si elle ne souriait pas dans son sommeil. Comme ça. Comme dans l’éternel sourire d’une thérapie contre tous les infâmes coups de l’existence. J’avais du mal à me représenter que sourire puisse être un mode de vie ordinaire. Une raison d’exister suffisante qui n’obéirait à aucune nécessité exogène. J’avais même entrepris de la veiller toute la nuit dans l’attente d’une certitude apaisante. Non point que je ressentis une réelle crainte mais plutôt à la recherche d’un absolu à la portée d’un commun mortel. Je m’assoupis quelques minutes sur cette prétention. Peut-être mon inconscient m’avait-il révélé que les prétentions humaines ont des limites. Qu’on ne les franchit pas malgré l’énergie tirée de l’allégresse d’un enfant ? Fut-il son enfant.

L’homme s’était approché au plus près de Leila. Retenant son souffle dans une apnée qui le stimulait à agir plus vite. Elle se relevait quand il la cerna des deux bras. Les deux mains saisissant la poitrine. Il lui intima l’ordre de ne pas bouger. Lui conseilla de ne pas avoir à redouter. De se détendre. De se laisser aller pendant qu’il la trousserait. Puis il…

L’ordure ! Ma Leila ! Il voulait se faire ma Leila ! Ma Leila se faire violer !

-N’y pense plus Adrien ! N’y pense plus ! Mais rappelle toi la double peine ! La double peine bon Dieu !

CELLE QUI CONTE LE PRONOMINAL

J’avais adopté le foulard rouge métissé de turquoise. Il évoquait un Georges Mathieu par une recherche de fulgurance. De soie lointaine, d’inspiration non griffée, sa réalisation fut je n’en doute pas d’imagination féconde navigant entre tradition et novation, d’une suite de petites mains vives dépourvues de questionnement public, de droit à revendiquer de quoi.

Je lui ai ajouté de la valeur. Je rends un hommage volontaire discret et sans portée universelle autre qu’intime au travail de mes sœurs de beaucoup des conditions de l’inacceptable. J’en ai fait un écrin à camée. Il y a quelque chose de paradoxal à donner le nom d’écrin, un des noms de la fermeture du repli du secret, à un objet de forte intention publique. Qu’importe ! J’ai voulu entrelacer la dimension symbolique de ce à quoi on accorde du prix, le sens allégorique de l’étymon, et le caractère public d’une exigence de mettre fin à l’oppression.

*

S’agissant de l’enseignement du français les postures sont peu nombreuses. C’en est même par bien des aspects affligeant. Dès ses origines la langue officielle fut placée sous le signe de l’ordre. De la loi sous François Ier. De l’ordre interne au territoire national avec la création de l’Académie Française. De la paix aussi avec les « Serments de Strasbourg » beaucoup plus tôt. La langue véhicule des lots de préjugés : de certitudes sans contestation soutenable à qui affirme faute d’avoir acquis de quoi prouver, faute d’avoir appris à se défaire de manière critique. Des tonnes de pesanteurs lestant les consciences. Des a priori de genre de hiérarchie rassurante.

La langue transmet l’état en état des rapports sociaux de genre en se prévalant de l’enseignement des évidences. En se gardant d’interroger aux fondements. La langue est une sorte de loisir. De moment de détente. Un espace d’agrément où il fait bon se trouver entre locuteurs ou locutrices de même langue. Le bien commun est indiscutable. Il est donné à qui reconnaît en lui les chemins de l’espérance commune. Le socle légitimant. L’entonnoir des lieux communs. Le gentil confort des hâbleurs. La récompense des usagers vertueux. Le pourboire des intégristes. Le bakchich des souverainistes. Le pot-de-vin des imposteurs. Le bonus des tartuffes. L’alésoir des minauderies. La cassette des bien pensant. La vertu des mystificateurs. La banque des hypocrites. Le salon des mondains. La terrasse des tyranneaux domestiques. La bétoire des logorrhées. L’échancrure des précipices snobinards. La cuisse des madrés de la promesse. Le belvédère des palinodies. Le grattoir aux palimpsestes. L’assiette de la futurologie sous contrôle.

L’imaginaire banalisé de la vie pacifiée en quelque sorte !

*

Allez donc essayer d‘ouvrir l’esprit de grands adolescents à ces problématiques ! Mission impossible me direz vous. Au demeurant pourquoi entreprendre là où la réussite, je parle de la réussite personnelle de la personne socialement humanisée, d‘une humanité non bouclée, est d’autant moins certaine qu’elle n’est pas insérée au programme ? Je parle du programme de l’ »Ecole de la réussite «. La dite Ecole est perçue par une minorité comme un contresens. Les parents s’y retrouvent. N’ont-ils pas la louable perspective de voir leurs enfants « réussir dans la vie ». La notion de réussite est tellement ambitieuse, tellement assommante, tellement assénée, qu’elle englue beaucoup d’initiatives débarrassées de questionner le sens et le contenu de la vie précisément.

*

Pourquoi faudrait-il que les filles aient un cerveau précieux et imaginatif ? Des droits réels au plein exercice de leur citoyenneté ? Alors que quelques kilos de moins suffisent à leur assurer de quoi rêver à en mourir ?

Pourquoi ces mêmes filles ne se laisseraient elles pas aller au délice du clonage puisque le confort domestique est à ce prix ?

Pourquoi ces mêmes filles encore ne reconnaîtraient elles pas ces codes extérieurs pour leurs puisqu’ils sont inscrits au programme de l’Ecole de la réussite ?

Pourquoi dans le même temps prendraient-elles le courant dominant à contre sens puisque presque personne n’organise la compréhension et la réaction à cet état des choses ?

Pourquoi faudrait-il qu’on les prépare à résister aux désastres de l’économie réelle plus ou moins ruinée par la virtuelle alors que ces filles sont sommées de sortir gagnantes au terme des parcours proposés ?

Les pourquoi sont plus abondants dans le questionnement que les non réponses dans leurs impasses !

Pourquoi faudrait-il leur enseigner, et aux garçons de même, que la langue les maltraite ? Que la langue sournoise les maltraite ?

*

J’avais bien préparé mon coup. Un coup oui. Un quasi coup d’état. Sûr un coup d‘éclats.

C’était quelques jours après la rentrée. Dans la salle des professeurs. La première réunion au sujet du projet pédagogique de l’établissement. Celui de l’année précédente était arrivé en fin de cycle. Il fallait donc débattre d’un nouveau cycle et de son nouveau contenu. Les enseignants réclament du nouveau comme le font les journalistes. Il leur faut du nouveau. Je ne leur ai pas dit que cette obsession du nouveau pouvait s’interpréter comme une lassitude face à leurs propres activités. Je ne leur ai pas dit qu’avec l’eau du bain il y avait le bébé !

Les vacances ont été de tout repos. Lecture. Beaucoup de lectures. On n’a pas le temps de lire le reste de l’année. On s’en plaint certes. Mais de là à s’en inquiéter… De là à revendiquer du temps en ce domaine non ! Les lectures personnelles ne sont d’aucune utilité à la bonne exécution du programme. Quant à la propagande d’allure féministe qui entame notre républicanisme fondateur elle n’est pas débattue au sein du Conseil National des Programmes. Par contre sa problématique en est décisivement exclue !

*

J’allais créer la stupeur sans surprise. Alors je dis :

-Et si on faisait des « ateliers pronominalisation » ?

-Pronominalisation ? dit la Proviseure qui a suivi une formation « maison » l’autorisant à réagir vivement.

-Bien sûr Madame la Proviseure, je parle de l’action délibérée consistant à faire du pronominal un instrument du sexisme linguistique !

Ils me tombent presque tous dessus. Les profs de langues étrangères d‘abord.

-Tant qu’on y est on pourrait aussi inventer un neutre en français comme en allemand ! dit le professeur concerné. Je comprends que la Proviseure n’apprécie pas la sortie. Elle ne lui semble pas d’une pédagogie en accord avec les buts républicains civilisateurs de l’Education Nationale ! La professeure d’anglais jouit d’un ascendant linguistique dont elle entend profiter. Elle en rajoute.

-Je suis plus courroucée encore que mon collègue dont la réaction est somme toute bien légitime ! Depuis quand nous appartient-il de néologiser en fonction d’impératifs dont la redoutable satisfaction est probablement étrangère aux ambitions d’universalisme structurant dont nous sommes les détenteurs et les pourvoyeurs ? C’est la stagiaire italienne qui pouffe malgré elle quand elle m’entend murmurer : « Tu as raison ma cocotte ! » J’aurais dû amener un magnétophone discret. Cela s’est déjà fait avec un grand succès théâtral. La Proviseure fait oui de la tête et procède à l’invite :

-Que chacun s’exprime librement !

J’ai envie de lui demander à quelle liberté elle fait allusion en dehors d’une maîtrise réelle et critique de la langue qui est censée la véhiculer. Mais je ne le fais pas. Parce que j’ai déjà prévu de faire autrement.

Le professeur de gymnastique dit qu’ »aux barres symétriques il n’y a ni sexe ni genre : -« seulement de la sueur ». Il ajoute c’est là qu’on reconnaît les vrais… Il s’arrête juste à temps avant de dire une ânerie sous l’œil inquiet de la Proviseure craignant d’avoir affaire avec lui à une collaboration involontaire. Il poursuit ! -« les vrais sportifs ! »

-Je te rappelle Hélène que les notations lors des épreuves écrites se font à l’aveugle. Il ne faut pas voir du sexisme partout. L’anti-sexisme est aussi dangereux que le sexisme dans le sens où…

Je m’étonne de la rapidité avec laquelle il a fait le tour de l’intention dans l’emploi du néologisme. Et de celle des autres aussi qui feignent ne pas avoir compris l’objet que j’avance tout en le discréditant. En auraient-ils eu vent par une indiscrétion ? Je ne lui dis pas que parfois je me suis demandé si pour certains élèves les épreuves écrites ne sont comme les règles blanches le résultat d’une détermination naturelle à se débarrasser de ce qui pourrait les infecter.

Je n’écoute plus mon collègue de mathématiques. Il est tellement humain dans ses intentions qu’il a toujours un coup d’avance comme aux échecs dont il est un champion départemental. Et comme il a toujours un coup d’avance il ne prend pas la peine d’analyser une proposition de fond à laquelle il n’était pas préparé par les éliminatoires du Championnat de France dans sa discipline ! Quitte à me voir taxée de condescendance j’affirme qu’il me fait pitié.

J’ai envie de claquer la porte. Mais cela ne se fait pas. Simplement parce que c’est inutile. Je demande à m’expliquer. La Proviseure convient que j’ai naturellement un droit à faire valoir mon point de vue. Je l’en remercie. Les autres sont d’accord puisque la mauvaise cause est entendue. C’est Valentina l’italienne qui rigole. Elle a choisi le français en première langue étrangère parce qu’il lui a paru être l’autre langue, la première en fait, du génie créateur. Au « pays des droits de l’homme » la langue est nécessairement sans taches.

-Je ne vous apprends pas que notre langue a été remaniée par des élites successives masculines, jusqu’à très récemment, dont l’origine sociale est sans rapport avec l’origine des élèves auxquels nous avons affaire. Ces gens-là ont fait des choix qui ne rendent plus compte aujourd’hui de la réalité de nos sociétés. Une langue désinvestie de la prégnance du réel est une langue en danger. J’affirme que notre langue est en danger de mort. Nous pouvons le constater par bien des exemples. Ainsi vous savez sans doute qu’aujourd’hui pour pouvoir faire une communication internationale de haut niveau en français il faut en demander l’autorisation à son supérieur.

Je comprends que les autres tombent des nues et s’interrogent sur la façon dont je vais m’en sortir.

-Il n’y a plus guère que le Québec pour mener le combat du français comme langue scientifique internationale ! J’insiste sur cet aspect des choses. Toutefois mon propos concerne les choix sexistes auxquels le français a délibérément opéré par décision ou par connivence.

De ce point de vue le pronominal n’est pas en jeu en cela qu’il indique et c’est heureux la volonté de la personne, avec les droits qui s’y attachent, de faire de ne pas ou de ne plus faire sans que cette volonté ne soit respectée. Les formulations recourant au pronominal donnent des droits dans un pays de droit et singulièrement au « Pays des droits de l’homme ». N’est-ce pas ma Chère Valentina ? Elle a la tête dans les mains. Dans les mains elle a de quoi retenir une envie de pouffer qui ne connaît pas de trêve.

Par contre il existe une utilisation, que je trouve scandaleuse, du pronominal que j’appelle « pronominalisation » précisément. C’est à dire volonté de soumettre en toutes circonstances et quoi qu’il arrive le genre et le sexe féminins aux artifices du genre dominant. La banalisation de ce sexisme aboutit à dire sans qu’il soit choquant : « se faire violer ». Il s’y joue une terrible élision. Elle confirme la négation du droit de la femme à s’opposer à toute action n’ayant pas d’abord recueilli son consentement. Elle réintègre l’idée que le viol ne peut avoir lieu sans un minimum de consentement conscient ou non de la personne violée qui ce faisant serait plus ou moins demanderesse. Elle minimise voire évacue le caractère criminel de la redoutable manœuvre de soumission.

Faut-il continuer d’accepter, le mot est faible, que notre langue soit indéfiniment complice d’un crime odieux et de bien d’autres manœuvres oppressives ?

La pronominalisation est une double peine pour les femmes violées. Pour toutes les femmes. La pronominalisation est un crime contre la langue. Un crime contre le réel. Un crime contre l’humanité des femmes.

Les collègues se taisent. J’arrive à ne pas leur en vouloir. Ils et elles sont passés comme moi au véritable dressage qu’il faut subir, endosser et approuver lorsqu’on veut réussir aux concours de l’Education Nationale. Les collègues se taisent et moi j’ai envie de hurler : « -Dites quelque chose bon dieu ! Dites au moins que vous ne saviez pas. Que vous n’aviez pas pensé. Que c’est intéressant. Que vous allez y réfléchir. Que vous souhaitez en reparler. Pourquoi restez-vous inertes quand vous entendez dire qu’une femme « s’est fait violer » ! Qu’avez-vous fait de votre idéal de pédagogie ? A’ quelle école émancipatrice avez-vous rêvé qui vous voit sans réaction face à l’inadmissible ? Ce masculinisme primaire ne vous écoeure-t-il pas ? Mais dites donc quelque chose bon Dieu ! »

Je me suis tue à la façon d’une qui aurait finalement choisi de respecter leur silence.

Je regarde la Proviseure. Elle cherche dans sa formation personnelle le souvenir d’un apprentissage susceptible de ramener son petit monde à la raison. A’ la maison en quelque sorte. De générer de la parenthèse. De l’oubli peut-être. Ainsi qu’on fait avec les cauchemars. Mais non. Elle ne trouve rien. Elle ne dispose pas d’une baguette magique apte à effacer les minutes qui viennent de s’écouler. Personne ne viendra plus à sa rescousse.

Au secours d’une situation de malaise si profond qu’on n’en sortira pas intact. Comme si une ligne avait été franchie que j’avais dessinée aussi loin que les consciences de mes collègues pouvaient se représenter qu’ils n’étaient pas à jour. Je les y avais attirés. Je les avais attirés aux limites du franchissable. Là où les références affrontent un gouffre de non dit au bord duquel le dressage initial vacille dans la problématique de l’irruption brutale de l’irrésolu. Une montagne de tabous. Vêtus de principes. Vrais oripeaux d’une pensée flétrie de trop de renoncements. Construite tout au long d’une vie tramée. Elle a borné un panorama sans autre horizon que les nécessités des apprentissages fondamentaux. La loi républicaine est ferme comme la cuisse d’un authentique poulet de ferme. L’abattage final en moins. Sauf peut-être la note : la prétendue exacte mesure immédiate d’une vérité d’exigence ponctuelle. Sans avenir. Mais pas sans arrogance.

On apprend pourtant à se méfier de l’éphéméride. Une libellule n’a pas de cœur et beaucoup d’audace. La présomption s’épuise à se renouveler. Se renouvelle pourtant. Une libellule n’a ni hiver ni printemps. Une libellule a de ses yeux énormes qui en font une redoutable chasseuse. A’ la prédation le temps est compté. A’ la prédiction le temps est déroulé comme le tapis cérémoniel sous les pas de personnes de quelque qualité présumée ou avérée ou institutionnelle ou de droit.

La prédiction était devenue par le fait de l’exportation du décalque de la magie libérale américaine un mode léger, fait de beaucoup de légèreté blâmable, opérant, de repérage des petits criminels en puissance en voie de surdéveloppement au sein du retour des classes dangereuses.

La pédagogie de la souffrance ajoutée à la souffrance à défaut d’être vertueuse avait un avenir qui ne l’était pas.

Les avanies langagières glissent sur la règle comme le torrent roule des eaux irrégulières dans son lit naturel. Le rejet des extravagances lisse les galets du fond des platitudes. Le rejet est certain. Le silence compose avec son idéal de rémission.

C’est alors que volontairement je rompis ce silence. J’informai mes collègues, malgré tout estimables, de mon intention d’écrire une histoire qui m’avait été contée par celle qui en avait été la sujette. C’est-à-dire la victime.

De cette histoire ils et elles eurent plus que des échos.

CELLE QUI COMPTE LES PEINES

Elle vînt vers moi et me dit : « -Moi c’est Aminata ! On me dit qu’à peu de choses près tu me portes en effigie ! » Je lui souris et nous continuâmes le parcours de la manifestation ensemble. « Elle t’intéresse mon histoire ? » A’ vrai dire je la connaissais un peu tant elle avait fait le tour. Tant elle avait généré d’écoeurement au contact de celles et de ceux qui en avaient été les récipiendaires.

Je la connaissais. Mais pas de sa propre voix. Je ne le savais pas encore mais bien des détails m’étaient inconnus jusqu’à ce jour où les syndicats de l’Education Nationale eurent la bonne idée de s’unir avant de nous appeler à descendre dans la rue pour défendre le service public de l’enseignement. Les mots d’ordre manquèrent d’impétuosité de mon point de vue.

Le récit d’Aminata n’en manqua pas.

Aminata raconte d’abord In Guezzam. “In Guezzam, « la source du lézard », ce sont douze mille habitants et un nombre incalculable de chèvres. Leurs éleveurs touareg ont de plus en plus de mal à les nourrir. La proche frontière avec le Niger est source d’un intense « tahrib », trafic d’essence surtout. Les trafics humains ne sont pas rares je t’en reparlerai. C’est un lot d’images d’un bout du monde que j’ai du mal à me remémorer alors que je vis désormais dans une situation à peu près normale.

In Guezzam c’est un pays de chèvres gloutonnes dévorant tout ce qu’elles trouvent sans relâche dans une ville d‘abandon que les tournées électorales des partis nationaux algériens et leurs stocks de promesses n’ont jamais enrayé. Là-bas les chèvres dévorent tout. De l’herbe rare au paquet de cigarettes vide. De la moindre feuille au plus petit morceau de carton de quoi que ce fut. Les chèvres y dévorent tout ce qui fait ventre. Les chèvres targuies ont une alimentation dont on devrait faire une analyse sérieuse à toutes fins utiles ! Les analyses réalisées sur place n’ont rien révélé qui soit préjudiciable à la santé humaine. On respire. S’il en avait été autrement rien n’indique que les résultats auraient été connus par une population vraisemblablement prête à ne rien entendre de tout cela. Grugée. Lasse. Elle aurait sans doute manifesté son intime conviction d’une lâche entreprise de liquidation en cours. Les querelles linguistiques et culturelles auraient connu un regain d’activité soutenant l’irrédentisme des touareg.

La gendarmerie algérienne vit sa présence à deux mille kilomètres d’Alger comme une punition/promotion. Quelque chose de flou autorisant toutes sortes d’actions dont de bien mauvaises.

Dans la journée la chaleur est accablante. Un réfrigérateur peine à faire son travail de façon correcte. Les gendarmes se satisfont provisoirement d’un sort qui à tous égards est bien meilleur que celui réservé aux réfugiés nigériens ou autres qui traversent en camion une vague frontière de sables sans confins. Les distractions sont quasi nulles. Seule une télévision en offre quelques unes. La nuit tombe tôt et l’insupportable chaleur avec.

C’est alors que des djinns, que nous appelons Kef Essour, en treillis marquent leur emprise sur leur territoire de moitié d’exil.

Je savais par ma Mère qu’ils venaient « se servir » au village. Se distraire. Se « payer sur la bête » sans qu’on n’y puisse rien. Toute plainte était vouée à ne rien connaître d’une suite pourtant légitime dans la mesure où les violeurs, ou leurs complices, étaient seuls habilités à la recevoir. La fraternité d’armes ne connaît pas de faille. Les temps coloniaux et leurs « BMC », bordels militaires de campagne, étaient révolus. L’Indépendance avait de fait rétabli tous les droits que l’homme prétend naturellement avoir sur la femme. Le racisme ancestral avait aussi recouvré tous ses droits.

Une targuiya n’a pas de droit à faire valoir qui s’attacherait à une personne qui n’existe pas ou si peu à l’intérieur d’un système de conventions tribales non écrites et plus encore non discutées. Je n’avais qu’une pré conscience de cet état des choses. Quelque chose de l’ordre d’une révolte spontanée. Quasi enfantine de volonté d’aller de l’avant. D’aller devant soi de cercles en cercles toujours plus grands autour d’une autorité prompte à réprimer tout manquement.

Une targuiya n’est pas exactement un être humain. Plutôt une humanoïde. Le rejeton d’une branche collatérale. Une targuiya est à un homme ce qu’une cactée est à un baobab. Une survivance dégénérée. Un revers sans fierté normée à exhiber. Une infortune sans mots pour s’en défaire. Une mésaventure sans histoire à conter. Une peine maudite à laquelle s’ajouteront d’autres peines. Elle sourit : « -Tu connais sans doute ma réputation ! Je suis « celle qui compte les peines » ! J’aime cette formule parce qu’elle est exacte. Parce qu’elle me rappelle mon premier chez moi. Chez moi d’avant on n’aurait qu’un seul mot pour dire cela. On en ferait un prénom. Au gré des circonstances de ta naissance on pourrait t’en affliger. Tu devrais faire avec toute ta vie. Sans rechigner. Dans une assignation dont l’immanence du champ symbolique aurait force de loi. Tu pourrais en subir quelques désagréments annexes. On te craindrait. Et si tu avais aussi le pouvoir de rajouter des peines en douce en quelque sorte ! Crainte donc surveillée. Redoutée. Cernée. Punie. Les préventions te mettraient aussi à l’abri d’une quelconque mauvaise action. Ton agresseur potentiel ne saurait donner d’explication acceptable par tous. Par tous les Sages convoqués au titre de l’examen de la circonstance. Il n’est pas non plus formellement exclu qu’à toi-même on n’accorde aucune circonstance favorable».

La malédiction est multiforme. D’ingénieuse plasticité elle ne méconnaît de la volte-face que le prix inconnu et redouté que son auteur aurait à payer dans un problématique retournement de faveur circonstancié. Les mots/cages n’ont pas d’état d’âme. Les mots/cages n’ont pas d’âme. Seulement un destin qui fustige les vaines prétentions au ban de la communauté. Les mots/cages sont assassins. Inéluctables. Quasiment confidentiels. Les mots/cages sont anodins. Les mots/cages sont assassins…

C’est vers vingt-trois heures que la chasse est ouverte. C’est l’heure du plein sommeil quelques heures avant le prochain lever du soleil. Des premiers étirements des membres gourds. Du premier thé. De la première prière. De la première datte. Du premier bol de lait de chèvre.

Les mères targuies dorment d’un œil dit-on. Elles ne reposent pas leurs oreilles tant que les proies faciles sont sans défense. Les mères targuies sont généreuses. Altruistes. Attentives. Parfois envahissantes. Ma Mère fut de cette trempe la. De cette veine héroïque. De cette issue fatale.

*

Les treillis rôdent sans ostentation. Sans précaution particulière. A’ tout jour nouveau, ou presque, suffit un nouveau repérage. Un coup de coude lors d’une patrouille. Cela fait partie du métier. L’impunité c’est une sorte de prime que l’Etat Algérien ne verse pas. Un bonus comme vous dites ici qui n’a d‘existence nulle part. Lorsque la colère est trop forte la hiérarchie a des mots apaisants. Un soldat sert d’interprète. La souffrance est à peine moins grande que le déshonneur. Le déshonneur est incommensurable. L’avenir a brutalement cessé de s’agiter devant soi. Il n’y a pas de remède à ce type de défaite.

Il y a la honte installée dans une résidence à marche forcée à la façon d’un douar qu’on aurait réduit à l’errance suppliciée au désert.

*

Ma Sublime Mère cria seulement : « -Prenez-moi plutôt ! Ma fille est promise ! » Mais les soudards n’en firent rien. Sur les deux femmes ils prélevèrent leur tribut. Un poignard sur une gorge est dissuasif. Il ne conte rien qui se perde en banales conjectures. Un poignard de commando ne connaît que les certitudes. Un poignard de commando blesse parce que c’est sa destination. Un poignard de commando n’a pas d’horizon. Sa loi interne doit tout à la contiguïté. L’appendice est saillant. La saillie balaya toute idée de prévention. Une prime virile est un dû qui ne s’expose à aucune mise en cause. Rien ne lui est opposable. Rien ne s’oppose pas à la force de l’usage martial. Rien ne subit pas de tragédie.

La tragédie est l’affaire bien née des hommes de lettres. La tragédie est aux racines de l’humanité. Elle en est le boulet caustique. Sa bonne fortune bien menée. Sa mignardise de salon de convenances. La tragédie lève dorénavant le petit doigt au-dessus de la tasse de café solidaire. La tragédie est à portée de la main d’un destin qui s’écarte vers une autre route.

Nos deux sangs se mélangèrent.

A’ ce moment de la narration Aminata se tait. Je n’entends plus les slogans mobilisateurs. Je ne les entends plus depuis longtemps. Laquelle des deux prit le bras de l’autre ?

*

Après que la foudre nous eut frappées nous nous serrâmes l’une tout contre l’autre. Nous bûmes les larmes de l’autre comme pour atténuer sa terrible souffrance. Les sanglots s’estompaient à peine couverts par une ronde de nuit qui nous fit craindre une récidive. Lorsque le véhicule s’éloigna tout à fait de notre champ auditif nous nous sourîmes d’un vrai beau sourire d’une authentique joie qui donnait le signe d’un retour à la vraie vie ordinaire. Cette vie ordinaire nous avait quittées pendant quelques heures après une douzaine de terribles minutes. Du moins le pensai-je. A’ tort comme tu le sauras au terme de mon récit.

Les slogans manquent d’unité dit Aminata. Je l’approuve d’un geste autour de la taille. Nous accélérons la marche d’un vert pas de connivence.

*

Les heures avaient passé. A’ peine tirées de l’assoupissement par les premiers rayons d’un soleil qui cherchait à se frayer un passage jusqu’au pied de notre immense détresse. Jusqu’au creux des reins de l’outrage. Jusqu’au point où l’ignominie ne se nourrira plus du quotidien de la flétrissure non tarifée.

Nous nous levâmes ensemble car nos vies s’étaient réglées sur l’amble. Le viol avait transcendé les anciennes relations mère/fille. La violence de l’exercice viril dressé contre la condition féminine nous réunissait ainsi deux maudites poussées dans la marge des humains. Nous tînmes le savon l’une pour l’autre. Je découvris le corps de ma Mère dont je n’avais rien su jusque là avec certitude. Il me parut d’une continuité de bruns/noirs moirés. On aurait dit un exercice de style. Le merveilleux résultat d’une épreuve à un concours de haut niveau.

Ma Mère était rien moins que belle et si jeune encore malgré le fardeau de ses nombreuses grossesses. Je n’en connus jamais le nombre exact. Un jour en réponse à une question ma Mère me dit : « -Ton Père n’en aura manqué qu’une ! » Puis elle se tut. Je devinai qu’elle parlait de ce jour de juin. De ce jour du début de juin du calendrier des chrétiens. Personne ne l’avait plus vu. Les rumeurs ne manquèrent pas. Etait-il devenu un clandestin au service d’une cause ou d’une autre ? Avait-il rejoint l’Europe ? La capitale peut-être où pourtant il n’y a aucun intérêt à n’y être pas Arabe si l’on veut nourrir quelque espoir et sa famille de surcroît ? Etait-il devenu un homme du tahri[5] entre Niger et Algérie ? Mais alors pourquoi n’aurait-il plus donné signe de vie ? Mais de quelle nouvelle vie au juste aurait-il du donner un signe si plus rien ni personne ne l’attachait à l’ancienne qui aurait fondé sa démarche ?

Je crois me souvenir que tout bébé ma Mère me parlait longuement. Aujourd’hui je comprends qu’elle vagabondait d’un état d’âme à un espoir. D’un vœu à un soupir. D’un sourire à un sanglot. Elle soliloquait. Priait. Jurait. Vibrait. Souriait encore. Tout ensemble faisait un curieux art de résister à un lot de peines cumulées que le babillage d’une bouche de plus habillait d’une secrète espérance. J’aurais du effacer les brimades, les injures. Venger les affronts. J’aurais du parler pour dire et non pour convenir. Je le ferai mais après que je conçus que pour ma Mère il avait été, bien avant cette nuit là, simplement TROP TARD !

Ma conviction profonde est que j’ai pu accéder à cette compréhension parce que j’avais d’abord tordu le coup à ma culpabilité. J’ai découvert en venant chez toi, ma sœur, qu’il existait différents moyens de s’en débarrasser. Je fis mes vraies premières armes en français avec les groupes de paroles. J’y rencontrai une large gamme de souffrances. Battues. Violées. Jetées à la rue. Tout cela à la fois. Dans ma tête de petite fille d’ancien colonisé le français était la langue de la liberté. Quand j’y entrai de plain pied par le réel je commençai à mieux comprendre en quoi l’oppression coloniale pouvait être insupportable. Il y avait donc plusieurs France. Plusieurs langues de France qui n’entretenaient entre elles que la structure de la langue. Mais cette structure n’était pas indifférente à la production de sens. A’ la production du sens que produit l’inconscient. L’inconscient de genre. L’inconscient de race. L’inconscient enfin peut-être…

Quels enseignements j’aurai tiré de cette école ? Je les garde pour moi mais plus avant… On devrait néanmoins les avoir en matière principale au bac ! Il n’y aurait guère que des filles à la fac ! On en serait réduites à manifester en faveur de l’Université mixte ! Tu vois le mot d’ordre d’ici : « -On veut des mecs ! Donnez-nous des mecs ! N’importe lesquels on se charge de les éduquer si nécessaire ! On veut des mecs ! » Les mecs sont divisés sur la posture et la stratégie. Ils ont quasiment tous la trouille. Certains optent pour la méfiance et étudient par correspondance. D’autres fanfaronnent et montrent une assurance qu’ils n’ont pas encore mise à l’épreuve…  Les lesbiennes s’y mettent aussi. De la mixité ! Donnez-nous des mecs ! ».

*

Le visage et la narration d’Aminata se sont arrêtés. A’ vrai dire elle n’a pas envie de rire. Elle connaît ses limites en ce domaine. Aminata sait d’expérience qu’on ne déplace pas les bornes de vieille structuration avec la légèreté sereine qui ferait repousser de la main un verre d’alcool, un ajout de sel. Aminata sait qu’elle doit redouter d’elle-même. D’une conjuration des souvenirs. D’une conspiration des archaïsmes. Le secret séminaire des préjugés de toutes origines n’accorde aucun répit à Aminata. Ils siègent dans sa nuit et dans l’écoulement de ses jours. Ils se rendent maîtres de toute part d’ombre quand ils ne la génèrent pas. L’ironie d’Aminata est la figure déliée d’un battement d’ailes incident. Un crépuscule la menace d’un revers de tous les instants. On ne rompt pas aisément avec les méchants charmes qui n’ont jamais tremblé à l’idée d’avoir des comptes à rendre.

Qu’en serait-il au demeurant de cette aventure qui les verrait exsangues ? Renonceux. Plaintifs. Aimables peut-être. Qui sait ? Leur force est là dans le risque de la béance créée par leur éradication. Quoi serait arraché avec quoi ils s’étaient unis ? Qu’en serait-il après ? Après que les mots n’auraient pas été inventés qui diraient que le vide a un nom que la nécessité décline ? Après que la peine des mots qui font défaut ait décliné une invitation à comparaître qu’on ne leur a pas adressée ? Lui aurait-il fallu recenser du premier pas à l’ultime marche les détours et les contours d’un chemin qu’une quête nouvelle a réduit à n’être plus qu’un sentier d’escarpement ?

Qui le sait qui aura marché sans vouloir ? Qui l’aurait voulu plus qu’un palpable désir d’elle-même ? Qui serait allé vers elle porteuse gaie d’une brassée d’évidences ?

Je n’ai que de lourdes questions pour moi-même et pas de réponses dont je veuille me défaire dans le sein d’un préférable dénouement. De nous deux je me demande toujours laquelle fut à cet instant la plus triste.

L’égoïsme de mon interrogation n’épuise pas le présent objet. Des solidarités féministes naissent au terme d’une génération qui n’a rien de spontané. Ce qui vibre chez l’une réveille chez l’autre un terrain d’harmonies. Il ne doit qu’à la pertinence et la perpétuation d’un lot commun de dominations subies. Leur prégnance est sévère. Ancienne. Trop ancienne pour avoir à ses propres yeux l’obligation de justifier son mode de mal exister là où elle bauge dans l’attente d’un moment propitiatoire. Elles prennent la forme subtile, parfois sournoise, des archaïsmes. La forme terrible des rappels à l’ordre. On n’a pas encore imaginé une police des archaïsmes. Ni les termes d’une révolution démocratique qui les relèguerait au clos chapitre hautain et défunt.

*

Les journées d’après drame sont d’une indifférence sans pitié. Elles ignorent la démarche compassionnelle. Quelques degrés de moins n’auraient pas été sans effet. La lourdeur du temps qu’il fait ajoute à la pesanteur du temps qu’on a arrêté. A’ la vie qui survit on enfourne des morceaux de mort. Ma Mère avait cessé de vivre. Des résidus d’automatismes citaient la comparution d’un jeu d’apparences. Un tribunal du vide intérieur siégeait en permanence dans un silence absolu. Ni parties. Ni plaidoiries. Ni sentence. Les spectres avaient posé l’emprise de leur silence sur toutes les instances. Il n’y avait plus d’ailleurs. Il n’y aurait plus d’ailleurs.

On la retrouva dans la position du lotus la tête à peine penchée dans un recoin de mur. Elle était restée droite jusqu’au bout du chemin que les criminels avaient barré. Elle n’avait rien dit. Rien écrit d’une écriture dont elle ne savait rien sinon qu’elle peut mentir. Pire : faire mentir.

Je tenais d’elle cette idée d’aller à l’école pour y apprendre les mots qui disent vrai. Il devait bien y en avoir. J’avais mission de les débusquer. De les inventer peut-être. Mais quand il s’agissait d’inventer ma Mère paraphrasait toujours. De longues digressions bardées d’anecdotes et de sermons emplissaient le vide creusé par l’absence répétée du mot qui l’aurait libérée du poids des pesanteurs structurelles. Elle ne s’y était pas autorisée. Son rôle aussi important qu’il fut ne lui accordait aucun droit à agir en personne. Elle ne s’y était pas aventurée. Une femme targuie n’a pas la visée de porter ses pensées, voire ses pas, au-delà de ce curieux point où le ciel et le désert s’épousent au grand jour et s’adonnent à la débauche avec la nuit survenue.

Je me souviens d’une soirée d’hiver près du four tiède dans l’arrière cour où elle suggéra que les mots pourraient m’aider à retrouver mon Père. Je compris qu’elle se représentait que les mots avaient à voir avec le voyage. Que les mots d’ailleurs associaient au voyage la trace du voyageur. Que plus vite j’aurai ces mots plus vite je serai sur les routes à la recherche de son mari le Père absent sans raison. Sans histoire. Sans projet. Je compris que l’apprentissage était le chemin même de l’existence. Du retour aux sources. Du renouement. De l’invention. Je commençai à comprendre que ma Mère avait tout compris.

MAIS JE N’AVAIS PAS LES MOTS POUR LE LUI DIRE !

*

Là c’est moi qui marquai une pause. Pourquoi travaillait-on si peu les silences ? Pourquoi évoquaient-ils si souvent autant de banalité ? Une soixantaine d’expressions l’avait assez séduit pour qu’il accepte d’y faire plus ou moins bonne figure. J’avais appris par cœur deux phrases des « Lettres persanes » de Marguerite Yourcenar. Alors je les lui offris simplement : « Soudain l’air se raréfia. Le silence devint si profond qu’un supplicié même n’eut pas osé crier ». D’une certaine façon je venais de lui donner un concentré de l’histoire qu’elle n’avait pas encore achevée.

Pourquoi n’avait-on jamais pris la peine de dire que le silence est une promesse faite à soi-même dans l’attente d’un mot à venir que l’autre apportera au terme d’une quête assortie ! Le silence est convergence à l’opposé du partage qui reproduit les inégalités foncières. Le partage n’implique qu’un effort à proportion de ce que chacun-e est susceptible de consentir sans nuire à ses propres intérêts. L’effort consenti est inversement proportionnel à ce qui est prétendument apporté. On ne partage que la part qui peut-être valorisée à son propre crédit sans amputer son foncier. Le partage est une hypocrisie. Un nouvel habillage des rapports sociaux qui embrume la violence inhérente à des siècles de violence de classe et de genre.

La réactivation de la notion de partage, la célébration de la vieille doctrine sociale de l’Eglise, ne fut pas indifférente aux conséquences des errements du « socialisme réel ». La droite le patronat et la social-démocratie investirent le dogme érigé en quasi néo concept. En remède de large spectre et de grande efficacité. Les postures de contrôle des mutations sociales ont opéré mutatis mutandis dans la langue. A’ toutes fins utiles le réassortiment des rayons évidés de l’espoir avait requis un retour au lexique des anciennes dominations. Des vielles justifications.

L’ordre naturel venait réclamer sa part du lion. Un lion loin de l’arène perd son aura. Il désinvestit le dispositif de socialisation hiérarchisée des consciences. Un lion sans arène n’a pas meilleur sort qu’un gladiateur dépourvu des armes de son combat. L’ordre naturel est impénétrable. De petite magie confortable. Il est volontiers séditieux lorsque la menace populaire et démocratique lui prête un nom dont il ne maîtrise pas l’ontologie. Le débarrasse de ses oripeaux sur la place publique du débat des idées de progrès.

Aussi le simulacre de la dévoration consentante, au travail ou dans la vie personnelle, est-il le revers d’une médaille qui ne loue qu’un côté. La prétention des propos parvenus à l’apogée de leur sérénité virtuelle n’a cure des énonciations incertaines. L’hésitation est un regain qui ne boucle aucun cycle. Le balancement critique des problématiques alternatives un exercice désintéressé sans équivalent commercial. Ce qui n’est pas à vendre est pathétique. D’un pathétisme ricanant. Sans affabilité. Sans générosité. La générosité, comme le camée, n’a qu’une face. Qu’une seule injonction invalidant le misérabilisme hautain des mécanismes sénescents de l’omnipotent marché. Qu’une seule exigence extirpant la domesticité masculiniste et ses mésaventures des relations de couple.

La convergence crée de la nécessité réciproque. Induit la rencontre des sentiments, des forces productives. Elles auraient dépassé les contradictions historiques qui les faisaient concurrentes.

*

Le défilé des pleureuses accourues, que la rumeur avait instruites du malheur, m’exaspéra plus que tout. Je vécus les salamalecs assortis d’un lourd questionnement répétitif comme insoutenables. A’ quoi bon donner quelque crédit à une mort qui en toute hypothèse était d’une sorte que Dieu n’avait pas permise. Le défi lancé au Plus Grand n’apportait aucune gloire. Sagement il était à condamner. La Sagesse n’avait pas encore marché résolument vers la Raison. A’ quoi bon justifier ce choix par la négation de l’odieux. En toute hypothèse les femmes de la hâte savaient à quoi s’en tenir. Quelques survivantes avaient dressé un mur entre elles et le reste de la communauté. On les aurait crues, si on l’avait connu, tirées d’un roman de Garcia Marquez. Ou d’une légende comme il en existe tant sous toutes les latitudes qui métaphorise l’indicible.

Quel mur avait donc surgi du fond du refus de la pulsion des archaïsmes guidant les mains tueuses d’un sinistre maçon ? Quelle barrière s’était-elle dressée plus haut que le plus haut dans le Ciel qui brutalement en méconnut le message ? N’avait-on droit à la relation personnelle et directe avec Dieu qu’à la condition de savoir se soustraire en permanence aux mauvaises actions humaines jusqu’à l’intérieur de l’absence de statut du victimat.

Je n’ai jamais su si ma Mère s’était tuée par fierté par défi ou par culpabilité. J’aurais aimé qu’elle me donne ne serait-ce qu’une indication de ce qui avait motivé son choix. Pas une parole. Pas un signe. Rien qui vienne infirmer ou confirmer quelque hypothèse que ce soit. Rien qui vienne poser avec soin le pansement d’une réponse apaisante sur la plaie d’une brûlure à lente corrosion.

L’amicale invite des amies de France me fit accéder à la nécessité du deuil. Curieuse nécessité en réalité qui fait peser une quasi obligation d’oublier un être cher sur un être survivant sans que celui-ci ait eu la moindre part. A’ vrai dire je n’en sais plus rien au moment où je te fais cette confidence. Et si j’acquiesçai à l’intime conviction que ma Mère s’était suicidée pour se délivrer du spectacle de ma propre souffrance une partie de moi ne survivrait pas à son drame. Un morceau de moi-même aurait voulu rejoindre mes ancêtres qui ne l’auraient pas reconnu ni accepté.

Ma Mère s’était-elle vue accorder ne serait-ce qu’un coin de coussinet pour y poser au terme de son ultime périple le poids allégé de son geste final ?

Tu dois penser que cette interrogation emporte plus de souffrance que de raisonnable. Une once de pathos.

A’ la sortie de la ville je vis tout de suite que j’aurais affaire à un homme pieux. Il m’embarqua sans poser de question. Je me tins à cette distance de lui qu’une sorte de baluchon bigarré et bedonnant avait installée entre nous. La N1 aurait pu être sans histoire mais l’homme ne se rendit pas jusqu’à Alger. Chemin faisant il s’arrêta pour faire sa prière. Deux fois je crois. Mais peut-être que ce ne fut qu’une seule. La cabine sentait l’essence et le lait de chamelle. Curieux mélange qui n’était pas sans évoquer une vie de voyageur.

Nous échangeâmes quelques mots en tamazight. Je compris que venant du Niger il s’arrêterait à Ghardaïa. Il y faisait commerce de peaux tannées à l’aide des gousses de l’Acacia albida. Les gousses sont séchées, pilées mélangées à l’eau. Les peaux y sont mises à tremper pendant une semaine, cousues entre elles avant d’être peintes à l’ocre rouge extraite des gisements en plein air qu’on trouve en abondance au Sahara. Plus tard j‘observai en ville la présence commerçante de rouleaux de batik à l’intention des touristes européens ignorant leur provenance plausible des Pays Bas ! La condition touristique est inénarrable… « -Cela te fait rire, me dit-elle. « On aurait dit que la vieille ville avait fait peau neuve. Qu’elle avait subi un soin des apparences. Un « lifting de modernité » pour catalogue d’agence de voyages !

-Vois-tu chez moi la tente, ce succédané du cosmos à la portée des mortels, induit la permanence d’une mobilité des objets familiers auxquels s’attache une fonction spécifique. La femme y a une place pour ses effets personnels contenus dans un grand sac fermé par un cadenas. Les autres instruments liés au dispositif de la division du travail y sont rassemblés : seaux en cuir, une corde pour puiser l’eau du puits, une outre pour battre le lait, une autre pour recueillir l’eau puisée. Une calebasse qui sert à recevoir le lait de chèvre avant qu’il soit battu en beurre. Du côté des hommes les attributs de sa fonction sont disposés selon une même hiérarchie des intérêts propres à la survie en milieu nomade hostile. La selle de chameau et ses accessoires comme le petit tapis, un sac de voyage avec les ustensiles du thé, les sacs en cuir où sont conservées les provisions. L’homme est le maître du thé. Plutôt des trois thés dont la fabrication ne lui échappe pas. Le premier servi, la fleur en quelque sorte, est doux comme la vie. Le deuxième qui a continué d’infuser est fort comme l’amour. Hélas le troisième n’a pas renoncé à diffuser pendant les délices de l’amour : il est amer comme la mort !

Les pensées des nomades vont aussi loin qu’un endroit accueillerait leur tente. Sa tente en se déplaçant déplace le centre du cosmos. Dieu est si grand qu’il a placé le nomade au centre de son univers. Dieu a placé la mobilité au cœur de l’imaginaire humain. Quelle leçon en ses temps où l’Occident criminalise les chemineaux des droits a minima ! Les marcheuses des espérances violentées sur les trottoirs des banlieues figées dans la marge des Cités de la recherche de la consommation effrénée. Je pense à vous mes sœurs des couleurs diverses de l’unique humanité biffées des listes des vivantes autant de fois qu’une journée de viandards y trouvera son intérêt. Je pense à vous en montrant ces dents que la rage a blanchies.

Qui sait si ma Mère rendue à Ghardaïa, réduite à l’état de vaisselle ébréchée qu’à défaut d’argent on n’aurait pas remplacée, aurait su y trouver l’inspiration d’une nouvelle vie ?

Je vous hais les méprisables criminels, proxénètes du grand trottoir qui mène des antichambres présidentielles africaines aux bordels des sociétés démocratiques de tolérance, patrons pignon et pognon sur rue qui travaillent au noir, démagogues de tous poils qu’une chèvre vieille dévorerait en connaissance de bonne cause. Vicariants de tous les pouvoirs, supplétifs de tous les parjures, substituts de toutes les félonies, valets de toutes les perfidies je vous hais ! Vous qui ne reconnaissez pas de valeur à l’humanisme du Dieu des musulmanes ! Je vous hais de votre haine que je retourne contre vos mensonges contre vos palinodies. Je vous hais et qu’importe la parole de Dieu ! Qu’importe son pardon puisque cet enfer terrestre tient les promesses de l’autre !

*

Nous passâmes devant le petit monument dédié aux victimes du nazisme. Nous ralentîmes et leur accordâmes un silence qu’une pensée de vraie compassion combla. L’histoire de la géhenne est celle d’incomplétude. L’Histoire travaille volontiers les parcours des oppressions massives. Des génocides, des crimes de guerre et contre l’humanité. L’Histoire, on devrait plutôt dire la macro Histoire, se dérobe, ou peu s’en faut, au seuil d’écrire une Histoire de l’oppression individuelle échappant à la psychologisation biographique. Tout au long de son récit Aminata ne concéda que rarement un psychologisme biaisant les fondements du contexte dans lequel elle fut victime. Victime expiatoire ordinaire de l’appartenance à la moitié féminine de l’humanité. La moitié dévaluée par la nécessité d’assurer la pertinence du primat de la masculinité des débuts de l’histoire inhumaine. Dangereuse parce que rusée, sournoise, tentatrice. De sexualité foncière manipulatrice jouant des affres de l’impétuosité du désir masculin ! En bref d’essence perverse. Que Dieu à défaut d’en changer les données originelles veuille bien, ne serait-ce que par égard pour lui-même, lui accorder le précieux bénéfice de son indulgence.

La concurrence victimaire avait fait des dégâts. Il fallait être plus victime à défaut de quoi on pouvait cesser de l’être, de l’avoir été. La position au sommet de la hiérarchie de l’horreur ne me paraissait pas faire l’objet de contestation possible. Sauf criminelle. Révisionniste. Je n’en dis pas autant de la revendication de cette position comme devant être indéfiniment partagée par les survivants. Je n’en dirai pas autant face à toute injonction de soumettre cette horreur comme préalable à la reconnaissance de tout autre horreur. Fut-elle à juste titre admise et reconnue avec sa nature différente et ses victimes pas nécessairement moins nombreuses. Pas fatalement moins victimes. Pas mécaniquement exonérées d’une indicible souffrance.

Les rancoeurs, sans objet au regard du désastreux état des lieux des victimes, s’en trouvèrent réactivées sans qu’il soit toujours possible de ramener les nouveaux belligérants, décalqués des anciens, à la raison. Nous autres femmes, presque partout d’où nous venons, n’avons rien à espérer de ce côté là des misérables querelles dont l’Histoire des Femmes continue de montrer qu’en dernier lieu, comme en premier, elles font resurgir les intégrismes religieux convergeant vers notre diabolisation.

Je pris longtemps ces brillantes intellectuelles asservies à la négation du paritarisme de la représentation des sexes dans les institutions de la démocratie pour d’autres victimes pathétiques. Puis après des années de réflexion et d’expérience je changeai mon point de vue et j’en fis part. Cela ne me valut pas que sympathie. Quelques rares amies me montrèrent cette détestable image de leurs talons qui semblait dire « Trahison ! ». La compassion éclairée à l’humanisme béat, à la sororité de toutes les circonstances de l’histoire des femmes, intellectuelles ou non, avait montré ses limites. Je m’étais lassée de l’abus que constituaient certains artifices du langage dont l’objet était de masquer en sous main la négociation de compromissions, certes minoritaires, visant à favoriser le franchissement par certaines du plafond de verre.

Je m’étais lassée des subtils recyclages de l’idéologie, toujours dominante, dont l’objet n’était pas plus qu’avant dans la relégation des emprises historiques.

J’AVAIS FINI PAR COMPRENDRE QU’ELLES ÉTAIENT PASSÉES DE LA PENSÉE DE GAUCHE CAVIARDEE AU LIBÉRALISME PUR ET DUR ASSORTI D’UN FRANC COUP DE POUCE DE L’ÉTAT ! SI ! SI ! PURES ET DURES !

*

La ville de Ghardaïa est une leçon d’histoire vivante. Elle semble avoir lissé les différentes phases de son histoire en dehors de tout heurt. Continuité et discontinuité s’accordent sous un soleil d’aplomb qui fait paraître les mosquées et leurs minarets plus hauts. Plus hauts qu’un ciel tremblant au défi qu’on lui lance et qui renonce sous l’action de la main de l’homme. Mais qu’en est-il de ce renoncement qui pour aller de soi mériterait néanmoins qu’on lui donne un autre nom. Qu’une approche plus vaste en réélabore toutes les significations.

Lors de mon court séjour je n’y réfléchis qu’avec la nuit apaisante bien que la présence des Kef Essour n’ait pas là que pour rassurer. Mais leur intégration rapide dès le plus jeune les rend tangibles sinon familiers. Leur nature insaisissable en rehausse l’aura. La frayeur qui entoure leur action néfaste n’est jamais domptée. Mais par contre l’enjeu est dans l’apprentissage du comment vaincre avec la frayeur des Kef Essour la somme des peurs de l’enfance. Je porte les leçons de ses trois ou quatre nuits tout autant qu’un renouveau dont je ne mesurai pas encore toute la richesse. Je n‘avais plus que ma propre énergie. Que ma propre détermination pour faire face à tous les pièges à toutes les avanies que je rencontrerai à l’avenir. Je ne le sus pas immédiatement parce que l’énergie mise en œuvre pour accepter la situation nouvelle ne pouvait se renouveler qu’à la condition que de sa propre mise en œuvre naisse une autre énergie de grande amplitude de spectre plus large de détermination plus appuyée. On n’est pas une autre sur un coup de tête au terme d’une décision banale sans réflexion. On n’est pas une autre parce qu’on a compris qu’on a pas le choix sinon d’y mettre du contenu. Un contenu débarrassé des anciennes superstitions que les nouvelles querelles comblent. La psychologie a place ici puisqu’il faut transformer voire abandonner les repères acquis et acquérir les nouvelles références que l’imaginaire et la socialisation décèle et recèle. Je fus un être dans une cosmogonie qui m’attribuait un rôle. Je serai un jour une personne jouissant d’un statut et d’une autonomie de décision. Mais pendant ces nuits-là je dus aller contre ce qui m’avait formée.

Laver mon corps. Obsessionnellement comme si la souillure n’avait pas de fin. Rêver de parfums dont j’inventai le nom. Que je chargeai de toutes les senteurs connues de moi. J’en inventai parce qu’il le fallait bien. Je me sentais toujours aussi sale et rien n’y faisait. Le jour je cachai cette fraîche misère sous un voile qu’un commerçant, pieux cousin du précédent, m’avait confié pour la durée de mon séjour. Je lui avais souri et il avait baissé les yeux. Pudeur ? Acceptation silencieuse ? Ces hommes pieux ont l’humanité aussi facile que leur commerce. Ils ne cèdent rien à l’étanchéité. Leur sociabilité est entière, inspirée. Je n’ai pas observé qu’elle connaissait des limites. Il suffit de promettre. De tenir sa promesse. Il m’indiqua encore ce qu’il restait d’une tente que des touristes de longue barbe rousse, nationalité incertaine, avaient abandonnée. Le vent des sables achevait de la ruiner à l’écart de l’écart de la ville. Là où les chèvres mêmes ne sont pas menées pour y accéder aux poubelles.

J’en fis mon chez moi pour un temps de qui-vive nocturne brouillé d’assoupissements réparateurs.

Puis je décidai de reprendre la route vers Alger. Je ne le savais pas encore mais ce fut la route de l’horreur. Un nouveau tronçon d’horreur. Il n’y a qu’une seule façon de ne connaître qu’un seul tronçon d’horreur ou de n’en point connaître. Je te laisse un peu de temps dont tu n’auras pas besoin au demeurant pour deviner le moyen à mettre en œuvre.

*

Cette partie de l’histoire d’Aminata avait fait l’objet de beaucoup de relations et d’interrogations. Les plus féministes de ses collègues ne cachèrent pas leur embarras face au doute qui les titillait. Bien sûr toutes nous avions lu et relu de ces histoires invraisemblables qui condamnent parfois de jeunes femmes à la mort quasi programmée. Souvent à la soumission illimitée. Les télévisions avaient multiplié la diffusion de longs documentaires présentant les actuelles et les anciennes. Je me souviens d’une bulgare filmée dans sa voiture qui en voix off disait se sentir sale. Souillée. Niée. Engluée. Les prostituées et les femmes violées emploient le même lexique quand elles parlent de leur condition. Cela devrait, à tout le moins, inciter celles qui se cachent derrière le mythe de la liberté individuelle à réfléchir au désastre que leur a priori couvre. La bulgare ajoutait se rendre au pays pour y entreprendre la construction d’une maison pour sa famille. Une fortune pour des gens pauvres à tous égards. De plus en plus incrédules face à la fable de la serveuse en Allemagne. Les informations ou rumeurs finissaient par gagner les campagnes reculées. Phagocyter les esprits. Puis par faire tomber les premières résistances. Puis les ultimes tabous au seuil d’une vérité détestable. Elle balafre l’image idyllique d’un rêve éteint au-delà de la misère quotidienne qui l’avait allumé d’une flammèche née du fond de l’espoir.

Parfois il n’y avait plus d’espoir. Plus de flammèche. Plus de rêve. Parfois il n’y avait plus que l’abandon, la fin de l’autre dans l’enveloppe persistante de soi. Une inconnue entre de viles mains. Parfois enfin le choix était de s’arracher une bonne fois pour toutes aux viles mains. Elles ne connaîtraient plus le plaisir sadique des coups du dressage. Ni non plus la douceur de la liasse de billets qu’on relève. Toujours insuffisante. Toujours moyen de pression, de menace.

Je me souviens de la terrible formule de la prostituée : « -Je suis une plaie qu’un méchage profond jamais ne guérira ! »

De plus en plus souvent des réseaux officiels ou non sortaient les sœurs esclaves des lieux de l‘exploitation sexiste. Mais très souvent rien ne les attendait qui les insérerait là où elles n’avaient guère connu que le désir de s’échapper. Là où ne les attendait plus qu’une famille résiduelle et démunie face à l’opprobre qui la submergeait. Les mots manquent alors que la souffrance est trop forte. La double peine est insensée bien que de grande cohérence.

On n’abuse pas celle qui décrypte ce que les mots dissimulent d’ignominie sous le faux or de la vertu. Sous le faux prétexte de l’émancipation. Sous la redoutable promesse du bonheur.

J’ai beaucoup hésité avant de rapporter la teneur des exacts propos tenus par Aminata. Elle-même fit des impasses. Les sanglots lui vinrent altérant le débit du récit. Mais à aucun moment ils n’en oblitérèrent le sens.

Aussi ai-je décidé d’ajouter du respect à ses impasses. De l’émotion à ses lueurs. De la vérité à quoi n’a jamais manqué d’exigence. De la conviction à qui ne manqua jamais d’assurance. De la pudeur à l’impensable. De la générosité à autant de détermination.

J’ajoutai bien que la bienséance aurait voulu que je n’en fasse rien. Que je sois passive. Passée. Dépassée. Que le défilé des terribles évènements s’ancre ailleurs que dans un port où les anneaux attachent la marina des saisons de luxe et d’insouciance m’apparut salutaire. Ce que je tins d’Aminata exigeait trop qui ne soit incapable de ne rien attendre, non en retour, mais pour aller de l’avant. Cette idée convenue et commode qu’il y a un droit au passé avec la vocation d’une norme intangible m’est inaccessible. L’action de normer le passé avance un plateau chargé de bien des périls. Un passé douloureux pourrait se voir indemnisé selon un barème que la Justice Internationale aurait fixé. Ce nouveau droit à la norme créerait incidemment un droit à s’en dégager. Les crimes seraient tarifés dans un monde où l’on traficote des consciences depuis belle lurette.

J’ai voulu, à tout le moins, n’être pas indigne du récit d’un vécu au bout duquel je n’étais plus la même. J’ai voulu qu’il ne soit pas dit que l’écoute attentive dispensait l’écoutante d’avoir à produire un surcroît de sens et d’émotion.

Ma part prise à l’histoire d’Aminata était entière à l’oeuvre dans cette démarche.

*

Je vis tout de suite que l’homme n’était pas pieux. Nous nous arrêtâmes deux fois entre Ghardaïa et Alger. Deux fois. Je n’eus pas le choix. Il n’eut ni pitié de ma jeunesse. Ni égard pour notre religion. Il ne s’embarrassa d’aucune précaution. Il me laissa sangloter. S’apitoya d’une poignée de dattes et d’un morceau de pain. Il m’abandonna aux portes d’Alger la Blanche, loin des cartes postales télévisuelles que diffusaient la Télévision Nationale Algérienne. Aucun plan ne m’aurait été d’utilité puisque, outre le fait que je ne savais pas lire, il était quasi impossible de s’en procurer un plus récent que ceux de l’époque coloniale !

Plus avant on pourrait reconnaître l’homme. Le saluer. Le dénoncer auprès de sa femme. Il prétendit n’en avoir qu’une afin de ne pas abuser de l’autorisation que donne le Coran. Son cynisme, je le compris plus tard, était celui d’un militaire originaire du Sud Algérien, polyglotte, de retour d’une mission d’observation des deux côtés de la frontière avec le Niger où l’irrédentisme des touareg était pourchassé.

Aux portes d’Alger dont je ne savais presque rien sinon qu’on pouvait s’en déprendre avant ou après. Avant parce qu’on l’aurait appris. Après parce qu’on aurait appris à désapprendre.

Je marchai devant moi en observant la course du soleil. Les heures passèrent et la fatigue s’empara de mes maigres ressources. Tant bien que mal je me dérobai à la vue de ces hommes étranges qui auraient aimé croiser une ombre qu’aucun corps n’animait. Qu’aucun cerveau ne guidait.

La nuit tomba vite et les poubelles des restaurants s’emplirent.

Je me sentais sale. Reléguée au fond d’un corps cachot. Dans une faille temporelle, manière de crevasse obscurantiste, d’où aucun secours ne viendrait me tirer. Je me sentais sale et je sentais mauvais. La fatigue m’avait privée de l’accès à l’imaginaire des parfums. Je me sentais sale et m’en voulais de n’avoir pas d’autre image à m’offrir. Je me sentais sale d’une saleté à laquelle je n’avais pas pris part.

Je culpabilisais sans savoir que j’étais victime d’une stratégie.

Le lendemain je croisai l’homme. Il avait revêtu ses habits militaires et pénétrait entre deux soldats dans le centre de commandement des renseignements militaires. Je fus prise d’une crise de tétanie dont je ne savais pas interpréter les symptômes. Un passant s’en alerta. Un jeune homme qui prétendît être étudiant en médecine. Il proposa de me conduire aux urgences de l’hôpital le plus proche. Je le suivis autant que faire se pouvait sans être tout à fait sûre d’avoir compris son intention. Nous marchâmes lentement. Notre attelage faisait se retourner les passants choqués d’une scène qu’aucun repère acquis ne leur permettait de comprendre. Après quelques pas la crise se défit doucement. Je reprenais des couleurs mais l’hôpital était encore loin. Le jeune homme s’appelait Ali et souriait du résultat de sa bonne action.

Il comprend que je veux me laver. Dans le quart d’heure qui suivit nous fûmes en vue des urgences. Je me sentis mieux. Toutefois la barrière de la langue ne facilitait pas les choses. Lorsque nous entrâmes au service des urgences je compris que j’étais arrivée en un lieu sûr. Une infirmière qui me dit être de Bejaia m’accueillit bien que la file d’attente fut longue. Des bébés suant et piaillant empoisonnaient l’atmosphère. Pour la première fois de ma vie je bénéficiai d’un coup de piston !

Les deux collègues parlèrent en français. Puis Souriya l’infirmière m’entraîna à l’écart dans une sorte de réduit qui servait de salle de repos aux soignants. Moins d’une minute plus tard elle me donnait à boire un verre du fond duquel deux comprimés de calcium faisait des bulles !

Je lui racontai mon histoire sans entrer dans les détails dont je comprenais qu’elle les devinait. Nous étions entre femmes. Plus encore entre femmes vivant habituellement sous un régime ordinaire d’oppressions diverses. « -Je comprends, disait-elle ». « -Je comprends, répétait-elle ».

Moi, je compris qu’on pouvait me comprendre sans avoir à me justifier de quoi que ce soit. Je compris que ma parole avait une valeur. Sans doute l’urbanité et la posture sociale de mon interlocutrice y était-elle pour quelque chose. N’empêche. Cette idée qu’une inconnue faisait métier d’écouter, de soigner et de comprendre était pour moi une découverte. En quelques minutes j’avais changé d’opinion à mon sujet. Je ne sentais plus mauvais. C’est de bon gré que j’acceptai la douche qu’elle me proposa. A’ la porte de la douche elle accrocha ce qu’il faut de vêtements et de sous-vêtements pour rendre un peu de dignité à une jeune femme bafouée. La pudeur respectueuse c’est la reconnaissance réciproque des fortins ultimes. La sanctuarisation

« -Je vais porter ça, montrant mes vêtements, à la buanderie. Je dirai à mon collègue de faire fissa ! Tu repasses demain en début d’après-midi avec la fin de mon service et je te les rendrai. »

Je lui pris les mains mais elle n’accepta pas que je les lui baise. Les sœurs sont-elles si égales ?

Ali attendait debout dans la salle d’attente où parfois il faisait gentiment la police des impatiences. Ali parut surpris puis sourit en me voyant. Je n’avais plus besoin d’un engagement de ma famille pour qu’un jeune homme aux yeux bleus s’autorise à me sourire sans rien craindre d’une foudre surgie de Dieu sait où. Je crois bien que dès cet instant je naquis à la liberté personnelle.

*

Le récit d’Aminata me bouleversa d’un coup. Cette idée qu’on pouvait connaître, même et nécessairement après coup, le moment de la naissance à sa propre liberté personnelle était pour moi une idée neuve. Déroutante. Parce qu’à défaut de m’être posée une question qui somme toute n’a que peu d’objet dans nos sociétés démocratiques, je n’avais pas envisagé qu’il put y avoir plusieurs vies dans une. Qu’un geste d’humanité circonstancié pouvait dans sa brièveté ouvrir un espace nouveau. Finis le bornage, l’enserrement, l’arbitraire et avec eux tout ce qui avait constitué le contraire d’un apprentissage, d’une construction désaliénante. Non que l’idéal républicain démocratique ait constitué une référence absolue à mes yeux. Mais plus sûrement que les rêves qu’il prétendait incarner, dans leur confrontation au réel, rattrapaient souvent et dépassaient parfois les simples auspices dont la promesse était devenue banale.

Il y avait eu. Il y avait beaucoup moins. Une place pour chaque personne dans un monde agrandi. Outré. Déplaçant le pire de ses repères historiques à la façon d’un joueur d’échec affrontant un joueur de dames. La diversité des coups dont dispose le premier est sans remords, sans échec, sans état d’âme face au second. C’est la règle et nous sommes sommés de n’en point inventer d’autre. Des deux côtés du déroulement les pioupious sont sacrifiés. A’ la Bourse les boursicoteurs comptent les cadavres. Dans les banques les « tueurs » parient sur les dépouilles à venir.

Les crimes de masse d’aujourd’hui font trembler les mains excitées dans l’espace virtuel. Les éjaculations solitaires arrosent la planète. Quel bonheur ce sera demain matin lorsque je connaîtrai le nouveau cours de l’éjaculat.

La criminalité de masse a les mains soignées et ses neurones ont l’oreille des média. Les assassins sont parlés au salon. Couverturés, rédacturés, chroniqués, polémiqués, encensés, enviés les assassins assument ce monde terrible, on nous le dit aussi, que la démocratie corrige puisque c’est sa vocation. On n’irait pas contre elle tout de même ! Ainsi donc certains continueraient de fantasmer. Dieu seul sait qui rêve de dictature égalitaire comme si elle n’avait pas déjà montré ses limites et ses échecs. Ses crimes encore.

Qui dit qu’on ne saurait échapper au piège quitte à y laisser une patte blanche qu’on n’aura pas su montrer à qui aura demandé qu’on lui offre tout ? Parce que tout est à acheter à qui sait ou saura renoncer ?

Il aura suffit d’un faux moment de distraction. D’une évanescence subtile masquée d’un soupir de déjà plus rien. D’une surdité définitive et sélective aux échos des multitudes se relevant dans l’ombre d’elles-mêmes. Du détachement d’un battement de paupières agnostiques. Il aura suffi parce que le crime est pareillement dans l’asservissement de la langue.

Ils ont asservi le futur antérieur ! Ces crapules ont asservi le futur antérieur !

*

Ali parle beaucoup mais lentement. Ma conviction est que dans l’urgence les apprentissages s’accélèrent. Quelle langue avons-nous donc parlée ? Un sabir de notre complicité. De connivence et de circonstance. Ce monde sera moins étrange.

« -La police est nombreuse. Un projet en cours de discussion doit aboutir au doublement des forces de surveillance et de répression. Les attentats n’ont pas cessé. La population en est de plus en plus lasse. Le chômage prospère. La démagogie est sans limites, dit-il. »

A’ l’époque je ne connaissais aucun de ses mots. Toutefois leur sens ne m’échappait pas tout à fait. Ils disaient que des choses inconnues avaient un nom. Qu’on n’allait pas au-devant du monde sans efforts. Que j’avais pris la bonne décision qu’une pulsion vitale avait poussée dans le mouvement d’un élan irrésistible.

Je passerai la nuit chez de ses amies qui « préfèrent les femmes ». Par dérision elles se sont appelées les « Djézaïryllywood » ! Avec elles je verrai ce qu’il y a lieu de faire. Je ne reverrai pas Ali.

Je n’étais pas certaine du sens qu’il fallait attribuer à l’expression des femmes « qui préfèrent les femmes ». Moi aussi d’une certaine façon je préférais les femmes. Ma Mère, mes sœurs, les voisines qui me gardaient enfant. Les cousines qui trahissaient des secrets de polichinelle. Parfois plus afin de jauger mon degré de pertinence. Au sujet des hommes j’adoptai la posture de ne pas l’aborder. Depuis la disparition de mon Père les hommes m’avaient renvoyé des images d’un si terrifiant contraste que je ne savais à quoi m’attacher ni à vrai dire m’attendre. Je me sentis à nouveau sale ce qui ne fit pas pencher le balancier du contraste en leur faveur.

Ali sonna à l’étage me fit un signe de la main puis s’éclipsa. La porte s’ouvrit sur une petite pièce en fatras d’empilages de toutes sortes. Bouquins. Linges. Photos de femmes aux murs. Une petite télévision muette et aveugle semblait ne pas avoir eu d’avenir tant son passé l’accablait.

Elles sont trois qui rient. Et moi avec elles je souris. Mes sœurs rient de me voir sans doute. Je leur souris puis je ris avec elles. Elles sont belles à tous les âges de la beauté des femmes. Elles m’embrassent et me font m‘asseoir sur un des deux lits d’une place visibles. Je devine une seconde pièce plus petite encore dans laquelle j’aperçois un grand lit. Et puis rien.

Elles s’appellent Houriya, Anissa et Tzîl. Les deux premières sont Arabes et Tzîl une Kabyle native du côté de Bejaia. Pour les voisins Tzîl est la grand-mère et les deux autres sa fille et sa petite fille. Toutes trois sont veuves. Le veuvage est commode. Il ne fait pas l’objet d’un débat. Il impose le respect puisque chacun se raconte que le mari est mort du bon côté. Le veuvage est devenu une sorte d’idéal de transparence. Il parle sans avoir à donner d’explication. Sans avoir à se justifier du rappel d’aucune cause qui n’en serait pas une. Les femmes liées aux disparus manifestent pour qu’on leur donne des informations sur le lieu de l’incarcération. Des preuves de l’état de vie ou de mort. Des dates. Des reliques. Qui un chapelet. Qui un keffieh. Qui une photo d’avant. Une pièce d’identité. Ce qu’il faut pour se délivrer de la mort lente, socialement programmée et pacifiée, qu’est l’attente. Qu’on nous donne un de ces noms de Dieu qui fasse de notre habib, de notre bien aimé, un martyr et que sa glorieuse mort nous délivre de notre géhenne !

Qu’on nous donne la description des circonstances. Le nom des coupables. Dieu est plus grand que la somme de tous les crimes qu’on a commis en son nom.

La société civile, la collectivité militaire, l’opinion publique sont pleines de veuves. Les veuves sont en quelque sorte au menu de la vie quotidienne algérienne. On les y inscrites au même titre que le chômage, le flicage, les vénalités de toutes sortes.

Il faut bien que l’obscurantisme serve à une chose qu’on aura retournée comme une peau de mouton !

Cette économie du mensonge dans le sillon des malversations dominantes m’a d’abord confondue. La dictature n’en était-elle pas porteuse ? Une porteuse malsaine. Fière. Hautaine. Un état pernicieux endémique contre lequel l’affrontement n’avait raisonnablement cours dans un espace démocratique de mauvaise farce. C’était aussi mon pays bien moins lointain que la prochaine oasis…

Avec le temps je découvris puis compris le sens du mot « lesbiennes ». Que la liberté individuelle n’avançait pas que sur un chemin de roses ! Que la pureté de l’asphodèle était due à ses tubercules dont on tirait un mauvais alcool ! Que la liberté de la femme ne s’élèverait qu’à la condition que la femme dispose d’elle-même à l’abri des enserrements ancestraux.

Ali les avait informées. Le téléphone c’est plus simple. Et surtout moins compromettant. Parfois elles le faisaient entrer. Peut-être n’était-il pas vain de donner le change ? Ali était un ami de toutes et cousin de l’une qui ne les prenait pas pour des moins que rien. Des « salopes » qu’il faudrait dresser ou redresser selon la perception qu’on avait des origines de l’homosexualité. Ali était un type bien. Il ferait sans doute un bon médecin. A’ moins qu’avant l’attribution de son diplôme il ne soit fermement encadré par « Nos Frères ». Qu’il cède par opportunisme à l’aimable et redoutable pression qui ferait de lui un cynique à moitié illuminé. Ali était un type bien et le resterait. Je le sentais. Comble de paradoxe les évènements me donnèrent tragiquement raison.

*

Cet épisode de l’attentat avait fait le tour des salles de professeurs. Nous l’avions appris parmi d’autres. Banalement en quelque sorte. Mais qu’il eut lieu dans un hôpital nous parut d’autant plus odieux. Les urgences avaient été soufflées par l’explosion. Les cadavres avaient maculé les murs du sang des supplicié-e-s.

Quoi avait pu pousser ces salauds à un acte aussi exécrable ? L’essence même du terrorisme, y compris le terrorisme intellectuel, est dans l’affirmation qu’on n’est pas à l’abri. Qu’une femme ne mettra pas au monde à l’abri d’un édifice dédié. Jamais à l’abri. Nulle part à l’abri. Qui qu’on soit. On aurait dit que ces salauds avaient redécouvert le péché originel totalement rejeté par l’Islam.

Où qu’on soit. L’espace public est le vaste lieu du déballage de presque toutes les dépravations. De tous les chantages. Ses coulisses le lieu de tous les arrangements. De toutes les manipulations. Les coulisses sont aux apparences de la vérité ce que l’hallucination est au réel. Les fils qu’on y tire sont d’une matière étrange et vicieuse liant tantôt les mains du futur supplicié dans le dos, tantôt les contractant entre eux. Parfois le même lien sert d’abord puis ensuite. La raison d’Etat n’est jamais la Raison d’Eclat.

L’habileté du terrorisme est de trouver dans le réel des arguments légitimant son action. En quoi les urgences représentaient-elles un terreau sur lequel des assertions et un projet criminels avaient pu se former ? Les hypothèses ne manquèrent pas. Franchissement de la barrière des sexes. Règlement de comptes interne ou externe. Acte de terreur avec pour objet d’éloigner les malades des lieux de soins. D’aggraver les tensions sociales à toutes fins utiles. Cette manière de faire peser sur le cours ordinaire de la vie algérienne le poids d’une sentence qui pouvait provenir et profiter indifféremment aux belligérants de l’ombre était redoutable.

J’imaginais, avec d’autres, que les relations de toutes sortes entre personnes consentantes devaient être surchargées des absurdités de la nouvelle convention de la suspicion généralisée. Qu’un mot, qu’un geste pouvait acquérir une enflure qu’une situation sociétale acceptable n’aurait pas attisée. J’imaginais aussi qu’une vraie intimité, qu’une connivence aimante devaient préparer la défaite de tous les complots. Qu’avec un baiser/lueur survenait du bourgeon le premier signe de printemps. Enrôlées les facéties noctambules domestiques. Recrutées les railleries de table adressées aux puissants. Engagés les simulacres de contrition. Mobilisés les quolibets jetés aux uniformes qui barrent les voies d’accès aux mots libérant de la souffrance et des oppressions.

Ali était là sur la photo souriant à un bébé que sa mère avait relâché. Ali sourirait indéfiniment à l’enfant qui n’avait plus de visage.

*

Nous rejouâmes les protagonistes principaux au mitan d’une nouvelle saison du thé. De cette saison où convergent des femmes discrètes, pudiques et solidaires. Elles écartèrent d’un beau revers de leur conscience circonspecte, enjouée, les chaînes communes liant affres des silences compassés et rituels mécaniques des mots convenus. Je frissonnai plusieurs fois sans que cela les inquiète. Mais certes pas sans que cela les réjouisse.

Nous nous parlâmes et nous nous tûmes alternativement pendant de longues heures de communion sucrée. Nous franchîmes les difficultés de la langue avec aux neurones ce qu’il fallut d’attention, de patience et de sociabilité nouvelle pour moi. L’urbanité n’était donc pas un genre à part ? Lointain. Orgueilleux. Disert. Provocant. Un genre qui donnerait au mot une couleur qu’on aurait intégrée en bonne place au catalogue des polices des morgues ?

La complicité sororale avait des mains douces des deux côtés. De grands regards ouverts de toutes parts. Des ébauches de presque rien qui puisse être nommé au risque d’en trahir la sincère profondeur. Parfois les mots font injure à l’indicible. Le dos d’une main sait presser les émotions de l’exigence d’une intense retenue. Ce qui s’est ancré là ne manquait certes pas de voilure. Ni d’une idée du large ô combien séductrice.

Je commençai à me représenter le large. Le loin étrange où rien n’est certain sinon que l’incertain est plus probable que les précédentes évidences qu’un mauvais charme a rompues. Les Kel Essour m’avaient prise et la vie de ma Mère par surcroît. Malgré la levée des vents de sable les légendes avaient retrouvé la piste du réel. Elles l’avaient localisé puis cerné avant de lui faire subir la soumission au tourment. Elles l’avaient mis au forçage afin de le contraindre à leur donner en toute saison de ces fleurs vénéneuses qui fleurissent par défaut.

Cette rencontre avec mes trois sœurs ce fut « le boudoir aux alternatives ». Le miroir qu’on s’échange comme le témoin qu’on se donne au relais. Le débat des avenirs. La parole multiple qui dégage l’horizon et conte l’espoir.

J’eus l’impression d’avoir fait de beaux progrès en français. « Papiers », « Sans Papiers », « Travail au noir », « Patrons voyous », « Préfecture », « Prostitution «. Jusque là je ne connaissais de la langue française qu’une déclinaison administrative limitée que la télévision relayait plus quelques mots que mes aïeux avaient conservés puis transmis depuis la fin de l’époque coloniale. C’est sans doute en cela que je retins comme de précieuses réserves virtuelles ces mots que mes sœurs m’enseignèrent à l’aube.

L’aube c’est alors que le jour desserre l’emprise de la fiction des nuits que des scénarios occultes avaient narrée. L’aube c’est la grâce rémanente déblayant le chemin de ronde de ses logiques hirsutes.

Il n’est pas encore écrit qu’un quart de ronde subirait indéfiniment la même musique !

Toutefois je n’étais pas rendue aux marches du dénouement de mes peines. Les fils de mes joies et de mes découvertes étaient en cours de tramage sur fond d’une voisine aubaine de leur lisibilité. Il y avait un futur et des conditions de lueurs pour affronter la prégnance des clauses des opacités. Il y avait que la pulsion archaïque avait cessé d’opérer. Que de la fioriture des temps obsolètes j’avais obtenu, sans procès, sa renonciation à prétendre solder jour après jour un compte n’ayant fait crédit qu’aux excès de sa propre monomanie.

L’aménité des sœurs inspirées et rieuses, elles riaient presque tout le temps, avait repoussé cette hantise de soi qui suggère qu’on n’est pas intègre aussi longtemps qu’on ne se convainc pas que l’adultat est une conquête faite d’alliances et d’alliages. Une construction dévorante. Une assiette métisse que des séminaires d’oiseaux de bonheur picorent. Un assaut sournois de misérables manœuvres hypocrites. Un mâtiné d’instances vouées à l’extase. Une flèche décochée d’un questionnaire administratif assassin. Un sourire « Bleu Ali »…

Je voulus apprendre d’autres mots que ceux qui font résonner le bourdon des oppressions comme le tambour de justes causes. J’y parvins contre les vicissitudes dressées sur les griffes de leur névralgique fatuité.

J’attribuai à ces mots de la délivrance la couleur d’ensemble « Bleu Ali des Trois Sœurs ».

*

Aminata prit cette apparence grave qu’affiche de force une somme de drames de fréquence rapprochée. La narration avait un coût. Une valeur de moins en moins approximative que le temps rehaussait parce qu’il faisait œuvre d’utilité mais pas de promesse ou d’engagement concédé à l’oubli. Il en renaissait toujours un lot de contradictions irrésolues qu’une problématique d’actualité désarmait.

L’urgence d’une vie presque ordinaire, grise puis claire, faite d’incertitudes complexes désobéissait à l’éthique de l’obligation des tours et des retours à laquelle on assigne une économie de thérapie et de progrès. L’urgence eut pu n’être qu’un vif encouragement à situer devant soi de quoi emplir l’existence nouvelle d’autant de projets comme grilles d’écriture d’un carnet d’espoirs. Le passage de l’histoire subie, tradition et péripéties, à la posture d’un récit devançant les embûches, les impasses et la douleur de l’aporie ne lui fut pas donné dans l’ordre de la sinécure. Non point qu’il eut été naturel qu’il en fût ainsi. Les apprentissages n’annoncent guère plus que de l’angoisse et des sacrifices. Les avantages accumulés ne sont souvent que virtuels. Leur profondeur n’a d’égale que leur fragilité. Les réserves s’amenuisent avec les grands froids de la détresse des relations humaines.

L’indice de régression plausible est vertigineux. La résilience est un luxe de ces nantis que des années de lecture et d’entregent ont protégé des agressions verbales. De l’outrance faciale. Des morgues obstinées à paraître policées. A’ chaque carrefour quoi s’avance vient de multiples ailleurs. Va vers, dans les entraves surgies des bonnes consciences et des pesanteurs aux racines variées des variations d’un même ensemble orchestré, des chemins que d’aucuns brigandent. Vers des routes que les rêvent creusent.

Vers des halliers d’arbrisseaux rieurs et sémillants. Ils exaltent la moirure sereine d’un avenir qui promet à qui saura retenir la main noire des mauvais coups. Son gant blanc des faux semblants. Ils agitent les âmes des pantins au proscenium d’un spectacle trompeur. Un élan du cœur mensonger détourne le haut cours de la gageure vers une nasse aux osiers prédateurs.

Qui sait si derrière chaque exhortation à se conformer une entreprise de duplicité crasseuse s’agite dans un idéal de nuisance immanent se remettant déjà de n’être que cela ?

Les souillures ont l’ascendant aisé de quoi a pris possession du lieu de qui a été le lieu de l’invalidation. La sommation brutale d’avoir à se livrer, avant d’avoir été, a consigné le siège des intimes gémonies.

Aux minutes de l’étroit procès en auto culpabilité les mots reconstruisirent. Inversèrent. La culpabilité de soi s’était coulée dans les méandres du lit du silence que tout conforte à la station d’opprobre. Quelle rouerie rejouait-elle son mauvais tour qui n’aurait de compte à rendre qu’au délice de ses manœuvres criminelles ? La ruse fait métier de tisser de l’usage vertueux.

L’écho des crimes dure longtemps.

*

Au petit matin Houriya et Anissa quittèrent l’appartement. La première se rendit à l’Université de Médecine. Anissa se mettait en quête d’un travail. Pas d’un vrai travail non mais de quelques heures de travail de n’importe quel travail de quelques heures voire moins. Le plus souvent non déclaré ou partiellement. « -J’ai fait tous les métiers, disait-elle ». Le ménage, la cuisine, des soins, du secrétariat, du téléphone, la plonge, serveuse dans un restaurant administratif, préleveuse dans un laboratoire d’analyses et même hôtesse d’accueil à l’aéroport d’Alger où les contrôles en matière de moralité sont pourtant drastiques !

Tzîl ne travaillait plus depuis qu’elle avait atteint l’âge d’être une vieille femme décatie. Des années durant elle avait dû justifier de tout. De n’être pas française mais là ses parents soupiraient pour elle. De n’être pas mariée. De n’être pas même une putain qui aurait malgré tout donné au moins un enfant mâle à la Nation Algérienne dont cette dernière, par divers moyens, aurait pris le contrôle. Il avait fallu savoir, l’apprentissage releva de la formation permanente, à ses dépens qu’on était nécessairement pauvre et dangereux. Avec la liberté revenue l’essence coupable avait resurgi de l’impensé. Nos traditions faisaient de chaque femme une éternelle criminelle. Criminelle potentielle. Criminelle réelle. Donner un enfant hors mariage est un crime. N’en point donner n’est pas moins criminel. Voire plus. Mais avec cette contradiction que les nécessités démographiques ne pouvaient être affichées comme allant au devant des autres règles pour mieux les subvenir.

Il faut bien qu’un étau serre ses proies sinon à quoi bon l’étau ? Il faut bien qu’un nom serve à désigner l’étau sinon à quoi bon les proies ? Il faut bien que des proies existent sinon à quoi bon l’étau et le nom de l’étau ?

« -Je ne suis pas fataliste Hélène. Je fais de l’ironie didactique parce que plus souvent que de temps à autre je n’ai d’autre impératif que de survivre. »

Dieu seul sait quel âge avait éloigné Tzîl de la vie professionnelle ? Mise à l’écart de la vie sociale. Sa pièce d’identité n’apportait aucune certitude : on l’avait refaite d’après les papiers datant de l’époque coloniale. Autant dire qu’en matière d‘approximation seule l’Afrique Noire pouvait prétendre à avoir plus encore souffert des vexations coloniales. Elle ajouta que parfois le cheikh, en période de grosse chaleur, faisait montre d’un brin de nonchalance. En riant elle précisa être née en mars ! Peu importait l’année au demeurant puisque les institutions successives, avec des motifs divers, l’avaient finalement oubliée. D’un oubli qui ne revendique rien. Sans humeurs, sans pitié, sans haine. Mais pas sans retrancher un spécimen d’ignorance forcée de l’ensemble de l’humanité. On ne hurle pas quand des rides précoces ont laminé un visage incarné du grain de la pierre, lissé du soyeux de la laine de chevreau, enduit des onctions que poussent les vents chargés de ces tentations auxquelles la chair fait intimement un bel accueil.

Chaque jour les souvenirs de jeunesse, entre patrouilles les mains sur la tête et coups de main nocturnes, arrachent à la vie périmée le masque parfois plaisant appliqué aux saletés qu’il exonère. Masque de vie, masque de mort ? Tzîl disait vouloir voir en dessous son contraire. Elle disait avoir tiré cette leçon d’une remarque que Jean Genet avait faite aux palestiniens qui utilisaient une carte de fortune dont le nom d’Israël avait été effacé. « Sous Israël n’y a-t-il pas la Palestine ? «.

La vie était devenue à option. L’option contre l’alternative. Le petit commerce d’avec soi fleurissait comme la mandragore au pied de la pendue. On aurait pu appuyer sur la touche « une » plutôt que sur la touche « deux », sur la « quatre » plutôt que sur la »six » ou inversement. On aurait pu sans que cela ne change rien d’essentiel au cours de l’existence. Tzîl aurait pu. Mais les lignes avec la société avaient été arrachées. Elle ne s’aventurera pas à demander des comptes à une comptabilité qui conserve au secret le mécompte de ses forfaits. Le statut de la légalité et de la légitimité n’est pas en débat dans la coulisse du pouvoir.

La caste criminelle des généraux protecteurs et récipiendaires d’une partie des intérêts du capital algérien cosmopolite avait en commun avec les acteurs de la tragédie du califat mondial un goût avéré pour l’économie libérale. Les attentats islamistes frappèrent ce qu’il restait d’entreprises publiques après les plans d’ajustement structurel les privatisations, les liquidations. La dette néocoloniale grossissait les rangs des « sans ». Alimentait pour une part les rangs des combattants au sacrifice de Dieu. Les capitaux étrangers furent épargnés tandis que syndicalistes, forces de progrès, intellectuels et artistes étaient systématiquement pris pour cibles vivantes.

La quasi ruine du marché intérieur généra les dérives mafieuses d’un commerce gris dont les militaires

et les combattants de Dieu se partagèrent la surface quitte à placer la criminalité en lieu et place d’un contrat social mort-né.

« Dix septembre » si vous aviez un peu de conviction dans votre foi alléguée vous prieriez afin que l’humanité ne soit pas une nouvelle fois réduite au spectacle de l’affrontement de deux impérialismes. Je ne vous demande rien « Dix septembre ». Au contraire je vous contrains. Je vous rétablis dans l’ordre de vos mensonges concurrents. Je n’attends rien de vous « Dix septembre ». Demain vous ne pourrez plus nier. Mais j’en suis sûr vous continuerez à mentir de plus belle. Puisse Dieu vous laver un jour de vos mystifications et vous entraîner avec ces eaux sales vers les eaux de votre Styx.

Tzîl dit encore que la geste intime ne connaît pas de ces revers mutilants dans une société du non dit. De ses désastres liberticides rien n’est qualitativement mesuré qui altèrerait l’optimisme officiel. Une ride n’a d’histoire qu’endogène. On n’attache pas un discours sociologisant à un panel de ridules sans voix. On ne perce pas dans l’épaisseur des accommodements intérieurs comme on fore dans la couche des terres bitumineuses. Les incertitudes taraudent davantage. C’est bien assez à une économie des sables du mensonge qui filent entre les neurones des plus aptes à la résistance. La perversité de cette économie est sans bornes à qui n’a qu’un œil pour voir devant soi ce qui a tramé dans son dos. Devant soi n’a de sens qu’au prix qu’on sache y mettre ce que le désir, l’écureuil du destin, a patiemment et lucidement épargné de l’exercice de toutes les avanies.

*

Aminata a appris que les admonestations officielles ont fourvoyé la parole des discours et les discoureurs hors du champ de leurs propres ambitions. On ne peut soutenir que tout va mieux, ou que tout va mal, que tout est réglé ou en voie de l’être et proposer la paix sociale, l’effacement, l’oubli et puisqu’on y est le pardon. Le pardon n’a pas d’histoire. Il ne prend rien en charge et laisse les victimes à leurs espoirs déçus. Le pardon c’est l’autre façon de dire qu’on n’a jamais été autre chose qu’un traître auto délivré du rappel de ses propres crimes. Le pardon est en l’espèce une forme de complicité de crime contre l’humanité.

Habilement on agite l’oubli, le refus de l’oubli, dont on a fait un repoussoir. La manipulation demeure. Rien n’a été dit ou fait qui donne un statut à la souffrance. L’habileté diabolique c’est d’avoir fait de la souffrance une norme au même titre que la virginité. Les états totalitaires ont décisivement placé un signe égal entre deux états de l’histoire de la femme qui sont sans relation entre eux. Sans relation de nature ni de projet. Les états totalitaires manipulent les origines la durée conformément à leur objectif de poser le principe d’un contrôle social et ontologique sur les femmes. Ici on n’étudie pas aux fins d’établir une typologie, de mettre au point une sociologie. On assoit l’entreprise machiavélique sur l’état de nécessité que crée la recherche de l’acceptation sociale. Du côté de la lutte pour la mainmise sur les consciences les guerriers sont nombreux. Tous ignorant les règles de la guerre mais pas ses vertus supposées. Tous armés des régals de la gagne pour le contrôle du marché. Enrôlés dans l’armée de réserve la conscription des chômeurs, ou dans le djihad prometteur des concurrents masqués des foules de jeunes hallucinés et vengeurs.

« Pour qui sonne le glas ? » avait écrit Hemingway. Lorsque le muezzin appelle à la prière à qui s’adresse l’injonction de l’éternel retour au chemin menant à Allah ? Bien des femmes algériennes montrèrent qu’au silence il ne manque pas nécessairement la parole. Une parole de femmes intérieurement reconstituée chaque jour après chaque jour que d’inspiration convergente les pouvoirs algériens aient réactivé leurs plans d’asservissement de la femme dissociée.

Il est de temps à autre arrivé que les démocraties trouvent à redire à tout cela. Voire à s’en offusquer.

Toujours les variations des cours du pétrole inquiètent.

*

Au premier matin les sourires de Tzîl n’y suffirent pas. Je fus reprise de tremblements. La crise s’estompait puis reprenait. Je restai prostrée face au défilé des images de l’horreur. De longs moments d’asthénie s’ensuivirent. Je pris le thé comme une automate. Dehors le bruit ascendant de la circulation des personnes et des véhicules appelait au réveil du réel collectif des vies mécaniques. Désoeuvrées. Encadrées. D’errance intéressée au salaire de l’ordre. Trop vives pour n’être que de démarche empressée. Fières des deux arrogances se partageant la scène du théâtre de la rue. La lecture de l’espace public obéissait à un code dont je n’avais pas les clés. Seuls les plus jeunes des enfants, insouciants et bateleurs aux borborygmes, faisaient tomber sur la tragédie un rideau de scène renvoyant l’opinion à mieux se pourvoir ailleurs qu’à la digression du sans appel. L’héroïsme d’état salariait des héros ordinaires aux dépenses extravagantes. Les héros de l’ombre confiaient à la houri le soin d’honorer la garantie contractuelle coranique post mortem.

Tout cela me faisait plus mal encore. Ma douleur était enclose au moucharabieh de fortune. Ma douleur se défendait en se retournant contre le corps qui l’emprisonnait. Ma douleur était là guettant la moindre faille qu’un défilé de synapses aurait activé. Ma douleur tremblait sous elle-même du prix qu’elle avait à me faire payer sans que je puisse honorer la première échéance même.

J’acquis la certitude que je ne serais plus jamais exonérée du remboursement de ma créance. Le sort réservé à la femme bafouée c’est la condamnation à vie. L’inversion fait de la victime son propre bourreau. Peut-être jusqu’à la haine de soi. Qui sait peut-être jusqu’à ne plus avoir que l‘aveuglement pour moyen de monnayer sa survivance ?

Tzîl se taisait. Marchait dans sa robe kabyle à la manière d’une martyre, plutôt d’une sainte, au dessus des nuages. Je pensai qu’elle avait franchi d’un pas d’allégresse, d’un seul pas, ce côté-ci du monde qui ne l’avait pas voulue. Qui pour elle n’avait formé aucun vœu. Ouvert aucune fiche originale. Pas de ligne de crédit. Pas de promesse d’engagement. Pas de formulation de vœux. Allah a donné des prescriptions dans lesquelles la Raison d’Etat a puisé. Les a transformées en un blot de convenances aléatoires. On reconnaît la Raison d’Etat à cela qu’elle s’incarne successivement, alternativement dans tous les retournements. La Raison d’Etat a une âme nomade. Elle accorde à l’immobilisme la petite claque faussement amicale qui sied à la manifestation de l’autorité sans limite. Le nomadisme d’Etat est une ritournelle dont les couplets improvisent ce que le refrain n’a pas épuisé. Le projet de conviction ne méconnaît rien de ce qui lui est étranger. On dirait le mensonge. Mais on dirait aussi qu’on ne le dira pas à ce moment, à cet endroit où il n’y a pas ou plus d’après. La dynamique de la Raison d’Etat réside en cela qu’elle ne crée jamais d’après. Pas d’après. Pas d’interrogations. Les mauvaises ondes. Les roulements de tambours de la Raison d’Etat se déplacent dans son espace naturel sans obligation de rien. Sinon de la réussite et du bonheur de l’accomplissement fétide.

*

Aminata avait beaucoup subi de ses multiples aventures. Elle avait aussi beaucoup appris. Le temps n’était plus à lui demander si le prix lui semblait trop élevé. C’eut été la renvoyer sous d’autres cieux en d’autres circonstances dont elle ne maîtriserait pas obligatoirement tous les après coup. Un temps je m’étais interrogée. Où avais-je situé la survivance coloniale ? Dans le rappel du passé sans enjeu ? Dans l’induction de la supériorité de la civilisation occidentale ?

La Guerre d’Algérie n’était pas achevée.

Savait-on seulement comment elle avait commencé ? De Charles Martel à Charles X l’Histoire de France officielle ce fut longtemps une vaste entreprise téléologique. Irrésistible de bienfaits en bienfaits, sauf plus récemment quelques émergences d’entreprises totalitaires telles que la Révolution Française et dans une moindre mesure la « Commune de Paris » dont au demeurant la même Histoire officielle ignora de longue date jusqu’à l’existence même. Un journaliste de France Culture n’hésita pas à demander à un de ses invités, spécialiste des demandes victimaires, si certains aujourd’hui ne pourraient pas demander un préjudice pour les « crimes de la Commune ». L’autre avec assurance répondit que : « -Oui, bien sûr, c’est tout à fait possible. » L’Histoire officielle avait reconduit une vieille pratique des dictatures avec l’inversion des origines et des responsabilités. Que les Communards aient ouvert un champ de législation de nouveaux droits sans précédent, qu’ils aient défendu Paris contre les armées d’invasion et de collaboration méritait avec le mépris le vilain nom de crimes ayant nécessairement fait des victimes. Restait encore à trouver des ayants droit peu scrupuleux ainsi que des descendants des criminels à qui demander des comptes ! A’ ce jour à défaut de la manifestation d’éventuels ayants droit ceux-ci n’ont pas demandé de comptes. Peu importait au fond puisque l’Etat de droit était pérennisé jusqu’au cœur de l’ignoble. L’Etat de droit servait aussi à cela : au blanchiment par retournement des crimes commis contre les peuples. Il ne fallait plus le dire. Plus même le penser. L’Etat de droit était devenu, mais pas seulement, un garde chiourme dans une galère où on ne ramait pas à tous les étages…

La Guerre d’Algérie « prend sa source dans le non-paiement, sous l’Empire puis sous la Restauration, de livraisons de grains au Directoire, pour 7 942 992 F. or dont 350 000 F. dus au bey, représentant en 1827 avec les intérêts accumulés quelque 24 millions or, dont 1,25 dû au bey. »[6]

La persistance des variétés de bricolages idéologiques de l’aveuglement généralisé ne concédait rien qui soit de nature en altérer la fonction sociale. La mauvaise conscience et la bonne ne faisaient qu’une. La mauvaise créa du silence sur les crimes coloniaux puis de la parole jouissive tirée des échecs de la Révolution Algérienne. La bonne mit l’accent sur les ruines de la mission civilisatrice et déplora l’état prospérant de barbarie. Dans les deux cas la perte de l’Algérie par la France était une catastrophe pour la France et ce faisant pour l’Algérie et ces deux départements français.

La juste médaille décorative remise à Ahmed Ben Bella, premier Président de la République Algérienne, pour sa participation à la terrible Bataille de Monte Cassino n’efface pas la monstrueuse élimination des communistes et d’autres lueurs laïques par le FLN. D’ailleurs il y eut à tout le moins une forte convergence criminelle entre les assassinats commis par l’armée française contre les laïcs français d’Algérie et ceux organisés par le FLN contre les laïcs algériens. Consciemment ou non les ennemis du jour préparaient l’avenir ! L’utilité des fins justifia que les pires moyens furent employés dans les deux camps. Le colonialisme français se préparait à l’exercice du principe de jouissance. L’Algérie bientôt victorieuse mais exsangue sur tous les plans s’effondrerait reconstituant symboliquement le potentiel de crédibilité civilisatrice perdue. Exonérant les défaits de toute interrogation masochiste ! La présence française était donc conforme au sens de l’Histoire. Seule la barbarie pouvait s’abstraire du processus.

Les missions civilisatrices n’étaient donc pas infaillibles. Ce tissu de crimes d‘échecs et de non dits est au centre de l’imaginaire politique français installé durablement à la manière d’un cancer déployant sans fin ses métastases.

Les nouveaux Algériens ont, en quelque sorte, dès l’indépendance, contracté une nouvelle dette qu’ils n’ont pas fini d’honorer. Cette dette est le résultat d’une manipulation intellectuelle que deux consciences telles deux chiens de garde encadrent.

*

Tzîl marcha pendant des jours. Mais pas plus de cinq ou six d’après mon souvenir. Chacun de ces jours apporta un lot de nouvelles me concernant. Plutôt bonnes. La « cousine » du consulat français allait faire le nécessaire. Un peu de temps. Oui bien sûr un peu de temps. Les journées étaient trop longues à une qui se ressentait tantôt malade, tantôt inutile. La maladie c’était mon affaire. L’inutilité c’était le lot que j’imposais à tout le monde. J’eus cette pensée rassurante à moi-même. Une construction banale, convenue, n’aidait en rien à m’extraire de deux situations successives de rupture auxquelles je n’étais pas préparée. Je pensais souvent à Ali. Tout était bleu dans mon souvenir : ses yeux, son sourire. Une semaine à peine suffisait à fabriquer un souvenir. A’ transformer une brève rencontre humaine en une réminiscence. La survie ce fut cela aussi avec la transformation du proche présent en passé immédiat. Ou bien l’inverse. Le proche passé s’était changé en présent immanent. Le deuil des occidentaux. Non ça non. Non je ne veux toujours pas d’un deuil pour Ali. Peut-être n’a-t-il pas eu une digne sépulture ? Non que sa famille n’eut pas les moyens de lui en procurer une mais qui sait si on n’avait pas soustrait son corps au sinistre décompte ? Non pas de deuil. Mais une sépulture digne où me recueillir un jour avec l’accord de Dieu. L’accès des cimetières n’est plus vraiment interdit aux femmes. Dieu est au travail mais le prix qu’il réclame à ses échantillons d’humanité d’Algérie est indigne de lui. Dieu ferme t-il les yeux sur les crimes qu’on commet en son nom et sur ses femmes que les mauvais sorts ne dérobent plus à l’expression publique de leur prière ?

A’ quoi bon Hélène remuer tout cela ? Ce monde est plein de cousines inconnues. De plaques sur des boîtes aux lettres. De téléphones à répondeur. De boîtes aux lettres Internet qui se vident comme par miracle. De signes de bienvenue. De mots sans questions saugrenues. De sourires sans arrière pensées.

De propositions sans calcul. Les cousines ont parfois la voix mâle. On croirait des cousins !

Un matin avec Tzîl nous descendîmes les marches. Tzîl pleurait à petits sanglots que son hijab de convenance absorbait. Mais peut-être que je n’avais rien voulu voir.

Nous marchâmes jusqu’au consulat. La tête me tournait. Au dehors les bruits des substances du dehors encerclent les corps sans lâcher prise. Les urbains sont un butin. Un butin que la ville gloutonne happe par tous moyens. Bus. Administrations. Police omniprésente. Regards vindicatifs ou soupçonneux. Cafés monomaniaques. Terrasses borgnes. Taxis collectifs. Petits trafics en tous genres. Règlements de comptes à l’étouffoir. Presse sous contrôle. La vie est organisée au spectacle de sa propre mise entre parenthèses. La vie sous contrôle est accoutumance. Un état que la survie a déjà concurrencé sur tous les terrains où les forces de mort se disputent le pouvoir réel sur les mots et la formation des objets. La répétition des incantations virtuelles réduit magiquement les tensions entre les deux pôles de la terreur. Les esprits maintenus en état d‘anesthésie quasi générale s’épuisent à la maintenance du simulacre du mouvement de l’autonomie des corps. Les apparences sont d’abord cruelles. Puis elles ne sont plus qu’apparentes. Puis elles ne sont plus à nouveau que cruauté. Tout cela est trop insupportable. Se dégager de l’emprise ? C’est dans l’intime de la renonciation provisoire, à la plénitude de soi-même, qu’une issue est mise en attente. L’écureuil des viatiques et la cigogne des projets n’hibernent pas.

Rien ni personne ne semble en juste mesure de gripper les rouages de la ville. Ces objets dont les bruits et les silences agencent cyniquement les artifices de la non représentation de l’occulte n’ont ni patience, ni pertinence, ni affabilité. La schizophrénie est à la non société civile ce que la répudiation est au droit de la personne.

Les entreprises militaires convergentes de mise en œuvre du décervelage généralisé trouvaient dans l’épaulement synchrone la bonne mesure à toutes les perpétuités.

N’est-on pas au moins un peu responsable de ses propres souffrances ? Si j’en juge à l’insistance qu’on met à nous le rappeler je dirai plutôt que non. En tout état de cause je n’avais rien mérité de tout cela. L’idée que j’allais laisser les sœurs derrière moi dans le bruit et la fournaise d’une urbanité contrôlée par les forces du mal me parut être une trahison. Elles m’avaient poussé vers l’exil. Elles m‘avaient poussé vers un autre exil. Parfois je doutai mais au fond de moi une voix me disait qu’elles avaient raison. Elles avaient raison puisqu’elles m’avaient aimées simplement, mues par un désir de vie qui les retenait là où aucune promesse n’avait à mes yeux acquis le statut d’intime acquiescement. Nous nous déchirâmes longuement au seuil du consulat. J’invitai Tzîl à prendre une place non usurpée dans la longue file d’attente. Je la vis disparaître. Plus même une ombre. Pas encore un souvenir. Trop tôt. Il est toujours trop tôt à qui n’a devant soi que la fragilité des relations humaines. A’ qui n’a entre les mains que le bris d’un crayon sans histoire.

La grande ville est goulue d’un défilement obsessionnel de simulacres médusés. Je m’en écartai brutalement. Je surmontai une nouvelle crise. C’était devenu moins difficile car j’avais appris à en déceler les prémices.

La « cousine » s’appelait Valérie.

*

Aminata fut prise d’un soubresaut suivi d’un long frémissement. D’abord surprise par la soudaineté de sa réaction à son propre récit je la pris par les épaules. Aminata fit un effort important pour placer son bras raidi autour de ma taille. Encouragée par le souffle rauque d’un «- ça va mieux ! », je pris son poignet qui enserra ma taille. Je sentis sa raideur se défaire doucement, un début de chaleur rayonnante parler pour nous deux d’un autre monde. A’ tout le moins d’une autre histoire.

Pourquoi faudrait-il perpétuer cette dichotomie ? Parce que la personne avait un droit attaché à elle-même la société parlant au nom de toutes avait tous les droits ? La société est une économie du droit obstinée. Une économie réductible à ses propres objectifs. Lorsque le contrat prend la couleur du social c’est que le « grand designer » est en panne d’imagination. Lorsque le « grand designer » est en panne d’imagination l’économie du droit le rappelle à l’ordre. Lorsque le « grand designer » est rappelé à l’ordre le contrat resurgit au cœur de la problématique de l’économie du droit. Avec sa résurrection le droit vrai repousse derrière lui la pierre fermant quoi et où on n’a pas sorti la personne de sa responsabilité/culpabilité.

Jésus a relâché derrière lui ces péchés qu’il avait cru tenir en laisse. Que l’humanité s’en débrouille puisqu’à ses chaînes elle s’accroche ! Judas n’a pas trahi par son acte de reconnaissance il a seulement libéré ma part de divinité du joug qu’un ordre naturel n’excuse ni ne culpabilise. Que l’humanité débrouille les fils dans l’entrelacs de ces mauvaises actions ! Le « grand dessin » originel lui a légué le message. Que les hommes de vertu de la loi en révèlent les codes secrets ! Que tous s’y plient et que tout soit de la géniale veine !

Nous reprîmes le pas doucement. Les manifestants s’enquéraient d’un regard ou d’un mot d’invite à comprendre la situation. Non cela n’était pas grave. C’était passé ou presque. On a inventé les postures banales pour suggérer la gravité. La nécessaire retenue qui l’accompagne. L’assurance d’une situation certes difficile mais sous contrôle.

Les décalques sont souverains jusqu’à l’aveuglement. Les lieux communs à infusion lente sont impétueux jusqu’à l’étranglement. La certitude est bien trop légère pour n’être pas partie au procès du fondement. Le « grand dessin » a renoncé au doute avant même d’avoir soupçonné son existence. Ainsi va que tout a été dit qui ne saurait être que chanté. Quelle louange n’aura pas connu de l’onction originelle l’apaisement divin sinon dans le triste reniement ? Quoi vous n’auriez d’autre foi qu’en mécréant distrait du moindre scrupule à se soucier du lointain créateur et rassurant ? De quel surplomb magnifique prétendez-vous chercher à détenir une autre légitimité ? Quelle contrebande se serait-elle faite tant séductrice que vous n’auriez pas su y déceler les lois bravaches d’Hypnos ? Vous n’auriez que ce combat là à mener contre le mystère didactique des voies tracées ? Quel péché d’orgueil auriez-vous armé qui ne tiendrait compte que du résultat de ses propres batailles en champ clos ? Votre univers personnel vous paraît-il si immense qu’il n’ait qu’à se réjouir de ses propres lois ? Cherchez plutôt dans l’originelle lumière l’éclairement de vos doutes ! Le « grand dessin » vous embarque, vaisseau amiral, dans son sillage lumineux…

Les inepties corrompent tout ce que de la chair l’évolution a fait expérience puis empirisme. Critique puis philosophie. Philosophie puis philosophie pour l’action. Hélas le « grand dessin » ne perdra pas de sitôt couteau, pinceau et palette. Dieu et le marché y veillent ensemble et de temps à autre concurremment. Il est vrai que le Dieu des monothéistes est multiple ! Il est vrai que les dieux du monothéisme sont nombreux ! Que la dynamique des ego est un élément clé de toute prospérité ! En un mot Dieu et le marché sont plus grands qu’eux-mêmes !

*

C’est mon nom qu’on appelle. Je me dirige vers le guichet où je reconnais Valérie entrevue la veille au soir et venue m’apporter la liasse de documents nécessaires à la délivrance du visa touristique. Valérie est consciencieuse. Elle vérifie une à une les pièces que je lui fournis. Semble hésiter. Procède par retour en arrière. Pose une ou deux questions dont je comprends le sens médiocrement. J’avais reçu des consignes pour jouer un rôle approximatif. Dire quelques mots. Hocher de la tête. Pointer l’index vers tel ou tel emplacement de tel ou tel document. A’ l’époque les conditions de la délivrance d’un visa touristique ne s’apparentaient pas encore aux critères de la réussite à un examen de français du niveau de la seconde ! Valérie me demanda de patienter quelques minutes. Elle s’éloigna du guichet. S’entretint avec une femme plus âgée en tailleur derrière son bureau de chef de service. La femme me chercha du regard. Mon apparence avait-elle quelque importance à ses yeux ? Puis je devinai qu’elle fit oui et rendit les documents à Valérie.

Je n’affirmerais pas que Valérie fût souriante. Elle me fit un signe d’acquiescement de la tête alors que je sentais la crise en état de me menacer à nouveau. L’épreuve administrative ne fut pas moins intense que toutes les autres. Pas moins dangereuse en cela que, je le compris beaucoup plus tard, les tensions entre le vrai et faux, entre la vérité et le mensonge, entre les apparences et le réel, sont une terrible source de souffrance commune. Je ne maîtrisais pas encore la technique du balancier qui fait avancer, malgré tout, sur un fil de pas grand-chose une vie de presque trois fois rien.

« -Reviens à treize heures trente, dit elle. L’attente sera moins longue. Je ferai ça ce midi. Ma cheffe a

fermé les yeux. Elle est humaine autant que les quotas le lui permettent. »

J’avais retenu treize heures trente avec certitude. La crise avait reflué. Deux heures ne sont pas une éternité. Avant je n’avais que le soleil pour me représenter la durée des jours et si peu de saisons pour engranger une année de plus. Je commençai à vivre qu’on pouvait mesurer le temps d’une autre manière. Qu’on me le compterait. Qu’on l’économiserait. Qu’on lui donnerait une variété de sens auxquels s’attacheraient des données prévisibles mais aussi des contingences sans indication de provenance. Sans disponibilité. Sans rêve enfin.

Ils avaient tué le temps au sens propre et au sens figuré. Celui de la pleine adéquation de temps avec l’espace. Ils avaient détruit mon carnet de vie et ses souches originelles. L’exaction militaire s’était imposée à la morale de la société civile. La surprise de l’irruption puis la prise des corps fondaient le droit nouveau. L’effraction militaire s’était transformée en un brutal apprentissage anticipé de la civilisation industrielle. Ce que j’ai découvert depuis m’incite à formuler une appréciation plus nuancée de ce qu’il est convenu d’appeler la société post industrielle. Toujours apprendre les conventions. Règle incontestable.

*

La militarisation de la langue avait rehaussé le prestige de la pensée magique. La pensée magique c’est l’absence de pensée qui tient lieu d’explication là où la Vertu, la Raison, la Démocratie et le Progrès n’ont pas encore sillonné les mers où l’on baigne la culpabilisation des mots qui dérangent. Les continents où l’on dresse incidemment des statues mais plutôt des tapis de salles de bain aux contrefacteurs.

Les fraudes à la rigueur, à la sensualité du sens, n’occupent plus qu’une minorité d’illuminées ringardisées par le nouveau courant dominant du crétinisme commercial banalisé.

Mais peut-être était-ce l’inverse ou bien encore avait-il existé un objet regroupant sous un même intérêt la langue guerrière et la langue magique ? Puis par nécessité comme pour l’ancêtre de l’oeuf et de la poule, s’étaient séparés afin d’acquérir plus d’autonomie. Mais la matrice originelle n’avait pas pour autant renoncé à sévir. Au contraire sa prétention allait croître en parfaite symbiose. La poule ferait un œuf et l’oeuf une poule. Et ainsi de suite. La guerre s’appuierait sur les tours de passe passe de la pensée magique. La pensée magique viendrait au secours des impératifs de la guerre.

De loyaux services mutuels, rendus, ouvrirent une destinée d’ampleur. Guerres chaudes. Quel bonheur ce fut jusqu’à la triste affaire de Nagasaki/Hiroshima ! Quelle idée ! Mais quelle idée Bon Dieu ! Quelle mauvaise idée ! Faire entrer, dans les maigres cerveaux des idées communes, la fin de l’irrationnel guerrier, quelle honte ! Désarmer ce faisant la pensée magique ! Quelle monstrueuse idée ! Quelle monstrueuse idée honteuse !

Qu’on en finisse enfin de cette gabegie ! Trouvez-nous quelque chose pour nous sortir d’Hiroshima ! De ce piège terrible où l’utopie communiste retient contre son gré, à tout le moins, l’expansion du capital ! Soyons clairs ! Et notre taux de profit Bon Dieu ! Allons donc vous avez lu Marx et sa terrifiante entreprise de déstabilisation : « la révélation de la baisse tendancielle du taux de profit » ! Nous sommes en mille neuf cent quarante cinq Bon Dieu trouvez-nous quelque chose ! La guerre froide ? Vous avez dit « froide » ? Pourquoi « froide » ?

« -Si tu veux la paix prépare toi à gagner de petites guerres locales.

-D’où vient qu’on me tient des propos incohérents ?

-Cela vient de ce que je te vois déconcerté. J’en essuie à grand peine quelque peine. Quelle stupeur t’aurait frappé sans égard pour la préséance ? Ne vois-tu point mon insistance à ne rien concéder au regrettable abandon des anciennes postures ? Quelle mise à jour serait sans dette à l’égard de ses mandants ? A’ quelle rupture voudrais-tu accorder plus de crédit qu’il n’en aura fallu à l’épanouissement des mensonges postérieurs ?

-Les mots manquent. Je n’ai pas tout ce temps, que je me compte, qu’il faudrait pour mieux faire d’en inventer de nouveaux. Recyclons les anciens ! Ils sauront bien nous servir avec cette même fidélité, ce même intéressement qui nous lient depuis si longtemps. Ouvrons, libéralisons les champs sémantiques avec la recherche des nouveaux marchés ! Partons à la conquête du futur lexical des possibles contractuels ! Donnons des gages aux états de droit ! Les démocraties nous appellent ! Répondons à leur demande par une offre diversifiée ! Innovons dans la recherche de nouvelles gammes de produits de manipulation idéologique ! Que Diable ! Pardon ! Pardon ! Je voulais dire : « Chassons le diable et ses prétentions à paver de bonnes intentions les cours de nos Palais ! Nous nous en chargeons ! A’ investir dans les opérations financières spéculatives contre l’économie réelle ! A’ ruiner les cours de nos Bourses ! A’ exploiter le tiers monde ! Nous nous en déchargeons sur les gouvernants corrompus ! ».

« -Ouf ! La guerre froide est terminée… Mais les mots manquent toujours à qui n’a pas ou plus avec sa force de travail à valoriser les mots du lexique de sa liberté. A’ apprendre pour s’extraire de la barbarie multiséculaire puis à inventer pour se libérer tout à fait un lexique d’égalité continue. »

*

Deux heures devant moi. J’avais deux heures devant moi. A’ Alger le temps est plus long qu’à Sevran. Oui ce sera Sevran. C’est où ça Sevran ? Plus longtemps pour une jeune femme seule désorientée. Incapable de se présenter dans un café, pas faute de quelques sous qu’elle n’aura pas à rembourser malgré son engagement, sans y être aussitôt mal perçue. Il y a bien des lieux de rendez-vous où les sexes se mélangent en contrepartie de l’ostentation d’un minimum d’aisance financière. La débauche des classes moyennes est alcoolique. La virginité résiste tant bien que mal. Comment subvertir la norme sans en subir durablement le contre coup ? Question sans réponse alors que le mariage ne fait plus les affaires d’antan. Non que les mariages ne soient plus jamais arrangés. Mais les droits que la Constitution Algérienne a ouverts symboliquement ont tourneboulé quelques têtes bien faites qui ne s’en lassent pas.

J’avais devant moi deux heures pendant lesquelles tout pouvait être interprété contre moi. Les tours et les retours. Le pas lent. L’absence d’indication directionnelle vraisemblable. La mandarine et le loukoum tirés de nulle part. Une petite valise à bandoulière que je serrai dans l’espoir de me donner une contenance. Et avec elle ce qu’il faut de crédibilité pour n’être pas importunée. Treize heures je décidai de me présenter devant la porte du consulat. Je jetai un coup d’œil à l’intérieur et crus reconnaître Valérie dossier sous un bras et sandwich dans la main. Silhouette rousse. D’un roux henné.

Fauve ou ocre. Plutôt roux. D’un roux universel que la nature ou la mode imposent. Après coup je me dis deux choses. La première que je n’imaginais pas les françaises comme cela. La seconde que je n’avais jamais vu de françaises !

La file grossissait. Des hommes de tous âges mais pas de vieux. Plutôt des jeunes. Je n’aimai pas leur regard pourtant aucun ne manifesta d’agressivité ni d’impatience. De l’interrogation sans doute. Quelles questions pouvaient les retenir de me parler ? Quelle convention les retenait d’avoir une demande, une histoire, une opinion ? L’unicité de l’humanité se cognait dans le mur frêle d’un défilé d’échantillons convaincus de n’être plus rien au pays. Qu’un réservoir à souffrances. Qu’un fusible déprimé. On n’autorise pas l’élite à émigrer. Mais on n’a rien à lui offrir, une éventuelle grève de la faim, une menace d’immolation, sinon la brève respiration d’un visa touristique d’hypocrisie convenue.

Je décide de garder ma place. Cela me détend. Cela me réjouit. Même pas de hijab. Chez moi on n’en porte pas. Seulement de quoi habiller les cheveux et masquer la bouche. L’horizon a besoin du regard.

L’oasis ce n’est pas l’oliveraie ou tout autre champ d’agrumes bornant le champ de vision. L’oasis c’est l’insouciance. Une station école du détachement.

La porte s’est ouverte. Une humeur rousse et souriante me chuchote : « -Entre c’est fait ! » J’ai compris. Mes jambes ne me portent plus. C’est donc si simple l’arrachement administratif ? C’est donc si douloureux l’arrachement affectif ? Je ne suis plus qu’une automate. Valérie prend mon bras du bout des doigts. Je comprends que ça n’est pas le moment.

*

Après la fin de la guerre froide et la mort du communisme il y avait encore la guerre des mots. Cette guerre là était rétrospective et novatrice. Les spectres sévissaient encore dans les esprits. Il fallait donc les gausser, peut-être les conjurer, et prévenir. Surtout trouver les mots qui vantent la guerre préventive. Guerre à la guerre. Ils ont retourné le slogan à leur profit. Ils ont inventé de nouvelles fictions. Les désastres du capitalisme sont à la marge. Rappelle toi ma sœur. Tu sais la marge, les hippies, les wippies, les pétards, les concerts de l’amour libre spectacle. Ils ont recyclé la marge. Ils l’ont injectée dans le procès de production du décervelage intellectuel ! L’esthétisme a envahi le lexique. Les plans sont « sociaux ». Les licenciements sont « préventifs ». Les « liftings » sont devenus nécessaires. Bref avec la fin de l’Histoire, associée à la mort du communisme preuve s’il en était besoin que le communisme a bien partie liée à l’Histoire, l’Histoire bon gré mal gré était repartie de plus belle !

D’ailleurs le capitalisme moderniste avait rompu avec la fin de l’Histoire. On ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve. Aussi valut-il mieux réintroduire l’Histoire dans le jeu dominant de la nouvelle idéologie. A’ la condition toutefois de maîtriser les nouveaux paramètres. Tout était nécessairement nouveau puisque après la fin de l’Histoire celle-ci était repartie sur de nouvelles bases. Il fallut donc paramétrer, formater, cerner, séduire enfin. C’est ainsi que le capitalisme retrouva la nouvelle idéologie, c’est-à-dire l’ancienne, et toujours sienne, que des dizaines d’années de plus ou moins de keynésianisme avaient de manière variable repoussée vers des terres moins accortes d’un compromis d’attente. Cela ne l’exonère en rien du maléfice de ses nombreux crimes passés de gommage en lifting aux oubliettes de l’Histoire sociale. On ne se découvre pas avec la critique du passé. On prévient tout retour des forces nuisibles à son idéal. L’obsession rituelle de pérenniser le forçage de la réification des consciences, sur le modèle empirique du marché qu’exige la société de la convoitise des objets, bauge au sein d‘un empilage de lieux communs. Le bon sens. La prudence. Les valeurs simples. Je parle de celles porteuses de réflexions à objet de destruction massive des sens d’Egalité et de Fraternité que l’Histoire populaire a fondés. Défaire de manière cynique les représentations mentales de son réel de lente, douloureuse, heureuse et contradictoire élaboration. L’assignation de la destinée aux objectifs de rentabilité du capital n’aurait plus à souffrir de la concurrence d’une alternative de progrès renouvelé.

Finie l’irrésistible téléologie d’antan. La Révolution Française, qui vit pourtant le triomphe de la bourgeoisie, ne fut rien d’autre que la matrice des entreprises criminelles de progrès du vingtième siècle.

Ainsi donc Charles Martel ne pouvait plus s’interpréter en grand précurseur du danger islamiste ! Jeanne d’Arc, la demi sœur présumée du Roi de France, avait certes fait son devoir mais sans conscience du fait que la singularité de ses origines populaires la discréditerait au forum des idées généreuses. Au demeurant elle avait bien mal fini… Robespierre un malade. Saint Juste un totalitaire. Marat, Hébert des démagogues. Aujourd’hui on dirait des cafards. Charlotte Cordet une femme du peuple inspirée. Fouquier-Tinville un sanguinaire. Mesdames Roland et d’Epinay des putes de luxe ! Diderot le grand penseur de la pensée pré totalitaire ! Ici reprendre les noms cités par X. Quoi ! On cherche à me piéger ?

Il faut redouter et débusquer partout la persistance stalinienne !

Bonaparte ? Un visionnaire. Hugo ? Un rêveur menacé, gagné peut-être par la syphilis ! Bismarck l’intelligence des lois sociales faites Homme ! Darwin un allié objectif du marxisme ! Parlez-moi plutôt de Spencer ! Louise Michel ? Une débauchée bisexuelle. Manipulatrice. Arrogante. Une authentique école de sournoiserie ! Jaurès ? De la litière pour les écuries de la dictature communiste !

Dans le moins mauvais des cas il faudrait apprendre à vivre dans la conduite banale de ses frustrations. La prégnance de la somme des sollicitations à consommer de l’objet est si multiforme qu’y échapper relève de la prouesse intellectuelle. L’expansion du bonheur du marché est dans l’approfondissement de la frustration massive. La criminalité de masse s’est policée, éthérée. Les flux de capitaux procurent des sensations jamais auparavant connues.

Au spectacle des défuntes exécutions publiques il fallait prendre part en tant que personne. Qui sait si on n’avait pas aussi un cœur ? Une bouffée de civilisation furtive qu’on identifierait à une bouffée délirante nécessitant une remise en ordre ?

Les prisons de l’ordre capitaliste sont pleines de schizophrènes. Celui-ci, qu’une caméra de télévision a saisi au cours d’un entretien avec une femme médecin aliéniste, n’a pas reconnu sa mère. Il avait devant lui le visage d’un « chinois » agressif. Il a effacé le « chinois » comme les palestiniens de Jean Genet avaient effacé Israël. Sous les apparences il y a le réel des rapports de production capitaliste. Sous les apparences il y a les mythes pétris d’histoire longue et archaïque. Sous les apparences il y a la mort de la mère. Sous les apparences il y a que la société capitaliste, malgré la diversification des potentiels de résistance, est terre de schizophrénie. Avec les apparences il y a la punition. L’homme est puni au motif de confusion mentale. Où a-t-il pris qu’il saurait rivaliser au florilège de la confusion mentale ? La schizophrénie se gère comme une marchandise sur un marché ouvert aux pourvoyeurs. Les cibles une fois atteintes doivent intégrer leur captivité définitive comme une norme de simple humanité.

La petite entreprise du « criminel qui décalqua » n’aura connu que la crise. L’échec immédiat. La faillite personnelle. Tout est négociable sauf le principe du contrôle de la confusion mentale ! Le contrat social rénové est à ce vil prix : la punition par retrait du monde des survivants, la dictature éclairée, la sociologie encadrée, la démocratie orientée, s’accorderont sur l’exacte démesure de leurs emplois successifs, alternatifs, simultanés.

Le criminel ne savait pas que les chinois sont « nos amis » depuis que la Chine d’ »après Mao » finance le gigantesque déficit public des Etats-Unis. Nos ennemis aussi : après que le dépaysement d’une partie du travail de la classe ouvrière, sans armes ni bagages, eut causé à juste titre bien des rancoeurs que le patronat local attisaient. Le péril jaune n’avait pas complètement disparu. A’ preuve la mort du « chinois ». A’ preuve les délocalisations compétitives. A’ force d’apporter de nouvelles preuves après de précédentes preuves la citoyenneté ordinaire commençait à se faire à l’idée qu’un surplus de preuve pouvait masquer une absence de preuves susceptibles de justifier l’injustifiable.

Le droit à la schizophrénie institutionnelle de masse contrôlée est un droit imprescriptible. Sa généralisation est l’œuvre majeure au défi des décades à venir. Ainsi soit-il.

Les désaliénistes de la personne socialisée constituent un danger pernicieux.

Mourir toujours ailleurs et parfois ici pour une patrie sans frontières mais pas sans appétits. Incontournables les exigences de la mondialisation ! Le vieux fantasme morbide originel à prévalence mortifère immense, le retour aux fondamentaux en quelque sorte, s’étend, s’étale, se déploie, se vante, se glose. On n’est jamais si bien servi que par un réseau convergent de servilités de bonne extraction « culturelle », de franche trahison sociale. Les originels, les traîtres et les parvenus tiennent table ouverte sur la banquette au bistrot des petites actions criminelles entre ennemis de libre complicité, d’alliances à durée déterminée. Sur le marché des dépouilles de la vérité exsangue.

Il fut des époques d’où la recherche en liberté fit jaillir des foisonnements d’idées, de l’humour, du blasphème, des espoirs, des droits de la personne, des acquits sociaux. Il fut des époques où il fallut se préparer à ne rien perdre de tout cela. Il fut des époques où nos aïeux subirent les créatures infernales de l’Histoire. Elles n’avaient pas renoncé à leurs monstruosités. Il fut des époques où de nouvelles avancées du progrès et de la démocratie libérèrent des pays entiers d’une partie du poids des précédentes.

Par humaine reconduction, d’un plein accord avec son essence profonde, le capitalisme a entrepris avec un beau succès, non définitif, de mettre fin à tout cela. Les feux de la guerre que les mots de la théorie et de la pratique de la lutte de et des classes avaient allumés sont éteints. Les cendres recouvrent ce qu’il reste de nostalgie. Cet éclat rougeoyant là on dirait un « foco » qui n’en finit pas de ne pas désespérer…

Il n’y aurait plus de marxisme que fétichisé, fossile. Le marxisme serait la seule philosophie qui n’aurait plus d’avenir. Les philosophies meurent aussi. Veut-on nous en convaincre par le silence ou la manipulation ? Un partage inégal des certitudes rassure plus franchement qu’un contrat où le mot soumission n’est pas écrit. Ce monde n’est pas si sûr qu’on puisse l’exonérer de toutes velléités nostalgiques !

La décadence marxiste fut sommée de toutes parts, renonceux et vieux sbires, d’accepter de se laisser conduire au terme de son aporie foncière. Dans la complicité du silence médiatique l’autodafé des thèses de la pensée marxiste avait eu lieu. On n’y reviendrait pas. Le marxisme rendrait aussi les âmes puisqu’on les avait accrochées au merveilleux du « brand ». A brand new ideology had been taking off ! Une idéologie de « classe » avait pris son essor !

Certes le dernier chapitre n’était plus aussi définitivement écrit. Marx et Engels étaient encore de quelque utilité. Gramsci convoqué par un Président ! Les théoriciens de l’ordre des frustrations généralisées productives étaient gagnants. Les nouveaux intellectuels organiques font leurs classes d’humanité dans les « think tanks » du patronat. Puisque l’ennemi est mort qui a pensé, regardons donc comme dans le ventre du « chat chinois » ce qu’il a préservé dans le putride qu’on pourrait retourner contre les incrédules !

« Il est interdit d’interdire ! ». « Profitez sans entrave ». « Le viol des consciences n’est pas un crime ». « Ne touche pas à mon essence ! ».

*

Valérie me désigne le guichet où je dois me présenter. Elle est calme, souriante mais sans excès. Un sourire discret n’attire pas l’attention. Pas le moindre soupçon de quoi en éveiller précisément. Mon dossier est prêt. Valérie me présente le document et me rappelle à mes obligations. Trois mois pas plus et pas de prosélytisme surtout. Pas d’action susceptible de me valoir des ennuis : une reconduite à la frontière. Je savais tout cela.

Même si je ne comprends pas tous les mots je fais oui de la tête. Au fond de moi cette idée que je ne suis presque rien sinon une photo sur un document français m’autorisant à n’être pas grand chose c’est rassurant. Je voudrais être transparente, translucide plutôt. Qu’on y voie rien de mon objet réel. Qu’on me laisse jouer mes coups les uns après les autres. Une fois rendue en France les cousines s’occuperont de mon cas. Et moi de mes affaires. Apprendre le français. M’habiller autrement. Me faire des amies. Trouver du travail peut-être. Prolonger mon visa par une carte de séjour provisoire. A’ l’école du soir je ferai de l’informatique. Tout de même je me demandai où était Dieu là-dedans ? Plus tard j’apprendrai que Sevran est une banlieue dirigée par les communistes. Le pays des droits de l’homme était-il pourri par les athées ! Que la démocratie me protège contre ceux-là ! Inch’allah !

A’Alger les taxis collectifs étaient nombreux. Certains opéraient même en toute légalité. Le libéralisme avait fait son travail. Le marché gris ordinaire c’est l’épigone de la misère. L’ersatz de la liberté d’entreprendre. La contrefaçon du bien agir dans l’intérêt du Pays qui doit se relever. La situation est sous contrôle. L’aveuglement officiel est motivé par la recherche de la paix sociale. On ne va pas contre un régime qui offre des solutions individuelles alternatives. Pas sûr. Peu sûrs. Quand il le faudra pour la bonne règle des apparences on procédera à quelques arrestations. Dans les commissariats les tractations vont bon train. On négocie le prix de la liberté de ne pas en avoir. Ou si peu !

On mettra la main sur un bout de réseau islamiste présumé. Sa mission : lever des capitaux pour la cause du djihad. Sur un réseau de collègues chargés de surveiller les réseaux islamistes. Ils auront mal tourné puisqu’on les aura pris. Sur un réseau de militants islamistes chargés de recruter parmi la population désemparée. Dieu l’avait abandonnée mais Dieu est de retour.

Démantelés les membres d’une cellule des services secrets de l’armée. Ils faisaient fonction de terroristes islamistes chargés de se tenir prêt à commettre, ou à faire commettre toutes sortes de crimes dont on accusera les rivaux sur le marché gris que l’Etat algérien encourage motivé qu’il est par la recherche de la paix sociale. Ces derniers étaient surveillés par les uns et par les autres peu enclins à s’accommoder de la présence active, c’est-à-dire intéressée, de quelques uns dont l’irruption dans le circuit fut aussi soudaine que peu inspirée. Bref tout le monde surveillait et dénonçait tout le monde en fonction des besoins liés aux évolutions internes du marché.

La paix sociale avait des exigences troubles et persistantes. On n’en doutait pas.

C’est quoi, c‘est qui « On » ?[7]

*

Aminata fit une nouvelle pause. Au seuil de relater la prise de son envol elle fut à nouveau prise de tremblements. La terre des ancêtres. Sublime la terre des ancêtres. Quelle folie l’aura poussée au déracinement ? Son départ n’est-il pas au fond une lâcheté ? Une manière de désertion face à l’ennemi violeur ? Qui mettra fin à ses activités criminelles ? Une heureuse mutation ? Une fin d’engagement ? Un enrôlement chez les « frères » du djihad avec la promesse d’un mariage de brutale convenance ? Il suffit d’exiger et lui a su faire. Pire il a pris sans mots. On ne négocie pas avec un objet. Ce commerce là est à sens inique.

« -Tu n’es coupable en rien, dis-je. Tu es une victime. Au terme de ton récit tu te sentiras mieux. Moins victime. Parle pour toi et pour les autres. Peut-être plus victime du tout. Cette parole soutient tes prétentions à être le sujet de ta propre existence. «

Suis-je à nouveau allée trop loin ? Je n’avais pas voulu qu’Aminata ressente qu’aux confins de l’Algérie, du Niger et du Mali, une jeune femme n’était pas digne. J’avais voulu dire que la dignité de la personne est une construction. Que la personne est le résultat d’une construction digne. Aminata l’avait appris.

Moi je l’avais ignoré. Coupablement ignoré ? Certes pas si l’on s’attache à démontrer l’intention de nuire. Toutefois le silence réciproque obéit à des impératifs dont la Raison a fait le siège. A’ quoi bon l’assujettir à d’exorbitantes et bavardes prétentions ? On ne substitue pas sans risque la parole du discours au silence précaire de l’indicible. Le silence de l’autre c’est son droit à la parole non confisquée.

Un satisfecit ne décerne pas de gloriole à celle qui le délivre. L’auto célébration c’est la dérive de ses propres sentiments vers l’effacement de l’autre. Un radeau d’égotisme n’accoste pas au port s’il n’attend pas de secours. Les femmes de marins des rades accueillantes lui sont mégères. Une voile basse se délecte aux embruns.

Aminata ne sourit plus à son miroir brisé d’un coup du mauvais sort. D’autres ont fait d’un bris choisi pour sa bonne taille le premier et ultime usage détourné. Effacer le corps subi avec l’image réprouvée. La dette est longue par vocation. Le créancier attend à chaque instant de jouir du délice de son bon argent frais. Le bris est bref par destination.

Aminata n’avait pas plié.

*

L’attente à l’aéroport fut hors du champ du réel. Des échantillons d’une humanité plus diverse que je ne l’avais constaté jusque là, commerçants ordinaires, hommes d’affaires internationaux, familles sans fin, costumes rayés, armes de tous calibres, cravates plutôt foncées, diplomates d’opérette, hôtesses suspicieuses, bébés assoiffés, douaniers méfiants, formèrent la dernière image du pays civilisé.

Le désert me manque. Mais pas ses complots. Si, tous comptes faits ses complots me manquent aussi. Je suis de là-bas. De l’autre côté du monde inconnu. Du côté des contes d’avant qu’on les éventre. Du côté des légendes d’avant qu’on les déchire. Du côté d’avant que les chacals se dissimulent au regard des chèvres. Du côté d’avant que les charognes ne rétablissent l’ordre naturel. Le désert me manque parce qu’il m’a abandonnée. Parce que je lui ai presque pardonné. Parce que je vais un peu mieux.

Dieu est plus grand que l’humanité prisonnière de ses divisions. Dieu est moins grand que l’humanité rassemblée.

Je l’interromps. « -Dans les jours qui suivirent les attentats du onze septembre le défilé commémoratif des organisations musulmanes me confirma dans la fâcheuse idée de la supériorité de l’anglais sur le français ! God’s greater ! God’s greater ! God’s greater ! Trois fois comme pour m’en convaincre ! »

Dieu est aussi grand que l’humanité le lui permet. Défaite. Espérant. Lasse. Joyeuse. Incertaine. Admirable. Doutant. Sereine. Cuistre. Dieu est l’image inversée de nos déficiences. Le vert bassin de l’onde douce. La mine aux mirages qui retient. Le souk qui respire. Inspire. Tend la main. La peau glabre qui fait un signe du destin. Tend la main lumineuse. Son index d’affable pourpre.

Dieu est chemin. Embûches. Halte. La foulée vive dispersant la nuée menace. Dieu est, layon après layon, le pas alerte dissipant les brumes cauteleuses.

Si tu savais comme je me sens bien ! Hélène si tu savais comme je me sens bien au bonheur de tous ces mots !

*

Aminata n’avait pas cédé. La stratégie avait échoué IL ne viendrait plus indéfiniment faire du droit avec de l’usage. C’est ainsi que de fondements d’archaïsmes en reproduction d’archaïsmes la condition des femmes avait si peu évolué.

Chez moi au village un brave homme, un quasi vieillard, est propriétaire d’un chien de berger répondant au nom de « Rumba » : la danse préférée de son maître. Le vieil homme est accablé d’un accablement public qui fait rapidement le tour du lieu. Plus on est jeune et plus on en rit. Pire on s’en indiffère ! Il est devant chez lui offrant à la passante une mine qui la pousse à s’arrêter. Non le chien n’est pas rentré. Cela lui rappelle son ancienne compagne. Un jour elle n’était pas rentrée. Enfin si elle était rentrée. Mais au Pays. Quelque chose d’irrésistible l’avait arrachée aux charmes de la vie de couple dans le fin fond de nulle part où les circonstances d’une guerre civile en Amérique Latine l’avaient fait s’échouer. Quelque chose qui aurait eu l’apparence d’un archaïsme. Sauf qu’il n’en fut rien. Ce qui l’avait poussée à fuir dans les bagages d’une famille de petite fortune n’avait plus cours. L’amour aussi s’était défait avec l’étrangeté d’être une étrangère dans un village sans concession. Deux amours ne sont pas égales. Le vieil homme qui n’avait connu le train qu’avec un passage sous les drapeaux, quelques allers retours tout au plus, ne s’était jamais représenté que le déracinement avait nécessairement une histoire. Une histoire dans laquelle il n’avait et n’aurait aucune part. Sa part d’humanité à lui fut d’un loyal égoïsme. Il aima la jeune femme sincèrement. On n’eut jamais la moindre idée qu’il eut pu mal se comporter avec elle. Si, par pure posture intellectuelle quelque vérité c’était néanmoins attachée à cela qu’il aurait mal agi, il ne se serait pas trouvé grand monde pour le dénoncer et moins encore pour le rapporter de génération en génération. Aussi longtemps que les intérêts liés à la propriété des terres agricoles n’étaient pas en cause la chose publique n’était pas encombrée du déballage de l’intimité des tragédies d’alcôve. L’homme avait fait l’ouvrier toute sa vie. Forgeron qualifié. « Faire l’ouvrier » ne serait-ce pas deux fois la même chose ? Faire pour produire et ouvrier pour produire encore. Un ouvrier n’a pas plusieurs destins. Pas plusieurs choix. Pas une sorte de droit à l’alternative. Non, l’ouvrier fait l’ouvrier comme on fait le plein à la pompe. Ouverte vingt quatre heures sur vingt quatre !

Lorsqu’il y avait beaucoup d’ouvriers, ailleurs que dans les circuits de la mondialisation, on était ouvrier vingt quatre heures sur vingt quatre ! Fils d’ouvrier. Petit fils d’ouvrier. Père d’ouvrier. Grand-père d’ouvrier bientôt. La jolie petite bru était enceinte. Lui, si c’est un garçon fera des études, autre chose qu’ouvrier quoi. Elle, si c’est une fille, elle aussi.

« -Ah ! Bonjour, dit-il. Vous l’avez vu ? Il parle de la nécessaire réapparition de son chien comme d’un impératif partagé par tous.

-Pas encore. Mais mon petit doigt me dit qu’il va bientôt rentrer. Un archaïsme l’aura poussé à fuguer, venu du fond des temps où un de ses lointains ancêtres était loup. Il ne demandait rien à personne. N’attendait rien de qui que ce soit ! Il prenait sauvagement la créature, victime dédiée ou par inadvertance (?), que la faim avait désignée. Disputait le chaud cadavre à un autre affamé ou se le voyait disputé. »

Le malheureux me regarde et je comprends qu’il a perdu le sujet en cours de déroute. Il est des moments rarissimes où je me donnerai volontiers une gifle !

Le fait marquant fut que le lendemain je surpris « Rumba » jappant mollement la police de mes chattes autour de leurs croquettes.

*

L’avion me surprit par sa douceur. J’eus l’impression de me déplacer au-dessus d’un immense tapis de nuages. Dans la douceur d’une peau de chèvres. J’ai une place près d’un couple d’Algériens. Lui a choisi le hublot mais il dort. Il dort dans le léger ronflement d’une haleine d’ail. Sa femme est immobile. Rien ne bouge. Pas même une vibration de son henné à mettre au rayon des souvenirs joyeux. Sa femme ne dit pas mot. En a-t-elle en suffisance à sa disposition ? Pourquoi serais-je, d’une certaine façon, seule au monde ? L’homme s’éveille, tourne la tête vers la gauche. Je crois comprendre que je devrais porter de quoi cacher mon visage. Je ne lui fournis aucune explication. S’il ne sait pas que chez nous, les Touareg, c’est l’homme bleu qui cache son visage c’est qu’il ne sait rien qui mérite que j’accorde du prix à son interrogation. A fortiori du crédit à sa réprobation.

L’hôtesse est souriante. Sourire standard. Elle me sourit comme si j’étais une personne importante ! A’ l’homme elle ne sourira pas. Le sourire standard obéit à une convention non écrite qui réinstalle la barrière des sexes.

Trop court le trajet. A’ peine le temps de finir mon dernier quartier de clémentine. Ils ont fait le thé amer de sorte que je n’en finis pas de brûler les étapes de l’existence !

Le commandant annonce l’approche et le prochain atterrissage. Un steward passe pour vérifier que les passagères sont bien attachées à leur selle à chameau ! Il me demande si je vais bien. Je lui mens comme par dérision de moi-même. Non je ne vais pas bien. Comment peut-il lire sur mon visage que l’annonce me fait l’effet d’un étau ? Me faudra-t-il indéfiniment apporter mon écot au pot d’une dépense que nous les soeurs n’avons pas engagée ? Longtemps je n’avais eu qu’un pays de tous les côtés à perte de vue pour tout bagage. Les protocoles du quotidien y sont d’un apprentissage sans à coups. D’une vertu incontestée. Les aubaines sont rares. Le bout des doigts des mères est école. La paume tiède est école. L’arc du regard est école. La voix chantonnant est école.

Une chèvre n’a pas de duplicité. Les sables accourent au devant. Un chameau désaltère une rose des sables. La cigogne au python roule sous l’aile un parchemin du soleil. Lézard, mon ami lézard, dresse ta prétention plus haut ! Un vent dépose l’errance au pied de la vie harassée. Une chèvre n’a pas de fatuité. Lézard, mon ami lézard, encours plus loin que ta banale course. Un scorpion rôde. Son orgueil est sans limites. Le genre humain est ennemi. L’hérédité n’a pas de haut le cœur. La génétique est sans pitié qui ne connaît que la mort, l’autre nom de la lutte pour la survie. Préventive. Prédatrice. Presque badine. La morsure n’a rien à craindre de sa mauvaise action. L’absence de propos est ailleurs. La fuite est lente. Indifférente à son objet virtuel. Les mots confisqués au seuil d’une improbable évolution n’ont rien circonscrit. Tuer est plus certain avant qu’on ait eu à former un mot de quoi nommer le meurtre.

Après. Un nom à qui affecter les bottes et le treillis. Pas de sempiternelles réquisitions. Pas plus d’inutile plaidoirie. Les sables au scorpion n’ont pas d’émotions. La lame du couteau non plus.

L’homme bleu a oint le front de l’oasis de son filet de sel et de lait. L’homme bleu est école.

La piste de l’aéroport d’Orly n’en finit pas de m’accueillir. Quel temps s’étirerait qui n’aurait qu’indolence pour ma quête ? Le temps du vol est-il inégal à chacune ? Un même format, une même mesure iraient vers et contre toutes ? La démocratie pour tout le monde, l’universalisme ne serait-ce que cela. Un vrai confort ? Une pensée douillette au terme d’un bout de piste qui se perd dans la nuit ?

Un virage à gauche. Une tranche de nuit étale le scintillement de lueurs à perte de vues. La ville aurait-elle autant de profondeur que mon désert ? De même son infinie bienveillance ? La parole des sœurs aurait-elle souffert de Dieu sait quelle amputation ? Le champ de la blessure d‘une, à grand peine évoquée, avait-il été semé d’une ivraie gourmande ? Quelle grossière mouture en avait assuré le libre passage ? Un tamis sorti, malgré lui, des années de sa réclusion aurait-il montré si peu d’intérêt au retour à la vie d’un réel insoupçonné ?

Le prix des hésitations, le contournement des obstacles, la facture des impasses, la vulnérabilité des sentiments avaient-ils faussé l’éclairement ? En serait-il toujours ainsi de l’oppression prospérant ? De l’ivraie assujettissant aux domaines puis le vannier ?

Quelle promesse tiendra ce monde saturé après trois mois d’une existence administrative ?

*

J’avais abandonné le souvenir de l’homme à l’hypothèse de l’entropie de ses souvenirs. Le récit d’Aminata ne semblait ne pas devoir subir de stase. Ici point de logorrhée. Plutôt le spectacle de la délivrance de la parole. Je fus au spectacle de la parole libérant la parole contenue. De la parole se libérant dans la construction de la parole libre. La performance de la parole contre l’entreprise de manipulation de l’idéal de clarté. Le travail de l’improvisation contre la fausse soumission à l’idéal de transparence.

Aminata, la toute nouvelle maîtresse auxiliaire d’anglais, faisait école. Il est rarement de ces merveilleuses et terribles biographies embrassant l’humanité dans un superbe et dramatique geste de totalisation.

Aminata parla entre souffrance et joies. Sa peine ne l’avait pas exécutée. Elle avait en quelque sorte failli. Elle avait muté. Déserté. Enrayé son programme génétique de manière improbable. Personne n’était plus venu pour lui demander de rendre des comptes qu’elle ne voulait plus tenir. A’ distance oui mais de la façon la plus raisonnable qui soit. De cette distance dont l’autre ne se remettra pas. Dont l’autre ne s’est pas remis. L’immanence est sans règle écrite. Sans préjugé hautain. L’immanence est sûre de sa justice. Où qu’elle le dise le droit y est dit sans appel de convenance. Sans revanche de confort. Sans porter une blessure à l’honneur qui n’a pas eu lieu.

Un commando au nom de Dieu est sans état d’âme. Ecartant d’un enfoncement de cagoule la vanité méprisée il est déterminé. Certain de sa prouesse. Dieu n’attend plus dès lors que la décision est prise. La sentence de Dieu est immédiatement exécutoire. Dieu est serein. C’est ce métier de sérénité que d’aucuns lui ont assigné.

La conjonction d’une mission secrète rapidement décidée et d’une routine criminelle fit le reste.

Non ! Allah n’est pas plus grand que l’humaine assignation qui lui est faite…

*

De premiers pas dans l’autre monde. Le petit bus roule doucement. Je me suis demandé si c’était son métier. Rouler doucement n’est pas conforme à l’image de la grande ville. Un anachronisme a-t-il survécu à l’inspiration d’un ancien usage ?

Qui m’attend à l’autre bout du tunnel ? Mon idée de la complicité est embryonnaire. Une idée neuve n’est pas assise autrement que dans l’inconfort de l’entre-deux. Pour moi l’inconfort c’est la halte forcée. Je n’ai rien à déclarer ? Certes non. Et qui viendrait à fouiller mon modeste bagage ? Quel douanier scrupuleux s’arrêterait sur le grand vide de ma valise sans après fouille en concevoir une intime honte ?

De ma halte forcée je tire un bénéfice involontaire. Celle qui m’attend me reconnaît à cela que je suis déjà dans les mains d’une hôtesse qui passait par là. L’hôtesse s’adresse à moi dans toutes les langues de sa connaissance. Je peux répondre alors je lui dis : « ça va ».

Comment faire pour vivre en France, même avec un visa touristique ou peut-être en « sampapière », si on n’a pas appris, pas assimilé tout le bénéfice à retirer de la formule magique : « ça va ? ». Ce passeport là est accessible à toutes les langues. Il fait le succès, à tout le moins ouvre un bénéfice, de celle et de celui qui en donne sans compter. Curieusement, lorsque la langue française se galvaude son potentiel de séduction et son champ relationnel sont plus importants. Sauf à discréditer l’éphémère. Sauf à rejeter le ponctuel. Sauf à s’enivrer à l’intellect. A’ se pourvoir systématiquement contre la démesure de la brièveté. Ses carences sont sans nombre. Aucun cryptage n’en masque ou n’en révèle autant. Sauf à se représenter que langue française est un combat.

Elle s’approche de moi. Elle est rousse comme Valérie. Comme le henné de la femme immobile du ronfleur à l’ail. C’est la mode de l’époque mais je ne le sais pas encore.

« -Tu es Aminata ? dit elle. Elle se reprend. –Ma question est idiote, excuse-moi. Je suis Margaux de Sevran. Une copine nous attend tu pourras te reposer à la maison. Le parking est un peu loin. Je porterai ton sac et ça ira mieux. »

Je pense que les françaises parlent tout le temps. Font les questions et les réponses. Vivement que j’apprenne le français la langue de « celles qui parlent tout le temps ». Quand je le saurai ce sera mon tour de parler pour raconter. Ma Mère. Le pays. Les horreurs. Ce sera mon tour de parler pour parler parce que langue des femmes de France c’est la langue de la liberté. Je l’avais compris tout de suite puisque mes sœurs l’avaient adoptée à Alger.

Les militaires aussi. Mais ils en avaient fait une langue contributive. Réduite à cantonner dans une ère de soumission. Un discret instrument de contrefaçon couvrant les fraudes. Justifiant les abus de détournement. Les crimes en langues exogènes sont d’une autre nature. D’irresponsabilité foncière. La langue de l’étranger fait tourner les têtes et perdre l’est. Allah pardonne à l’égaré s’il est revenu à la source de la vérité. Peu importe la nature profonde de son crime si le retour au texte sacré est le fruit d’une démarche piétiste. La langue butin ne saurait être que la langue de la défaite. Celui qui la manie est en perpétuelle recherche de victoire. La langue sacrée est repos. Pardon. Lumière.

Le machreq est une place forte. Imprenable. Un bassin de vives truites. Un élan. Une audace. Un horizon. Une promesse. Un refuge. Un abri de soi. Un édifice romanesque. Une prairie. L’œil et la source. Une chance. Une vallée. Un oued débordant. Une conscience. Un rire large.

L’enchantement au miroir de moi.

Les françaises comme Margaux parlent tout le temps. Margaux finit par comprendre qu’il est mieux de s’adresser à moi avec lenteur. Je comprends puisqu’elle reprend depuis le début. Je suis la bienvenue. On allait y regarder de plus près. C’est Sakina ma cousine qui me prendra en charge. Elle ne m’attendait pas à l’aéroport pour ne pas éveiller une éventuelle méfiance. Il faudrait donc me méfier. Apprendre à se méfier passe par repérer des objets et des personnes susceptibles d’inspirer de la méfiance. A’ quoi les reconnaît-on dans un pays où tout est permis ? Y a t-il des critères infaillibles au fondement de tout jugement ? De strictes consignes à respecter ? Et si oui, en quoi la liberté est une garantie de liberté ?

Sakina ressemble à ces présentatrices de journaux télévisés de terre d’Islam. Plus tard quand nous fûmes amies elle me confia passer presque une heure tous les matins devant son miroir. Margaux précisa : « -Pas une heure, deux ! ».

Margaux et Sakina se relayèrent afin que rien ne me soit indifférent ou me place dans la situation d’avoir à affronter les conséquences d’une incompréhension. Elles répétaient sans cesse.

Elles parlèrent sans cesse mais je n’avais pas encore rencontré de français ! Trop c’est beaucoup plus. D’autre nature que beaucoup de compassion.

Lorsque j’écrirai cet épisode de ma vie je l’appellerai malgré que ce soit très long :

Une aubaine a une soeur mais pas de légende. Une légende n’a pas de sœur.

Tandis que d’autres tenaient la sinistre comptabilité de leurs crimes je mettais mes connaissances en mathématiques au service du décompte des sœurs. Six ! J’en comptai six ! Sans effort parce qu’elles l’avaient voulu ainsi. Un réseau de solidarité ne théorise pas la peur. N’en fait pas un instrument de propagande. Le prosélytisme de la peur relève de la manipulation d’Etat. De la manœuvre d’appareil. D’un groupe de vicaires.

La peur n’exige aucun effort. L’avance faite par les manipulateurs est quasi nulle. Sauf décider du recours. La peur est de mauvais conseil mais pas au Conseil des Ministres.

Mes sœurs avaient peur. Peur d’être arrêtées, torturées, violées peut-être, jugées pour crimes contre les bonnes moeurs. Contre la foi. Contre l’Etat. Contre l’Etat de la Foi. Contre la Foi en l’Etat. Elles avaient intégré la peur au rang d’intime ennemie. Connaître intimement la figure scabreuse de son ennemi déclenche sa mise à distance. Puis le secours volontaire d’une attention constante. La liberté résiduelle grandit avec l’expérience de soi qui relève le défi de la vie contre l’exercice de la terreur. La terreur c’est la mort qui fait durer le supplice infligé à la vie. La peur c’est l’outillage de la terreur. L’outillage, sa mallette et ses méthodes. Les agents des méthodes s’attachent à la fine élaboration de protocoles sans faille. Aucune garantie n’accompagne la stratégie des résultats afin qu’elle ne puisse être sans défauts.

L’issue fatale est d’un ordre d’obédience obscure. Une préparation d’arcanes dont la recette dispose d’un jeu de cartes truquées. Des séries d’emprises monstrueuses sévissent au sein des complicités. L’état de formulation et d’élaboration de la stratégie de connivence résulte de l’altération délibérée des rapports de domination. La délibération des cercles clos, dans l’antre froid des réservoirs à idées, conjure contre l’expression démocratique de l’association des productrices libres.

La solidarité égalitaire a les mains chaudes. Le regard droit. La parole vive. L’avenir à l’adret.

*

Le prophète avait-il un inconscient ? A’ l’opposé de l’affirmation de la légitimité du blasphème la réponse ne va pas d’elle-même. Freud était bien loin devant lui. Pas même une virtualité ? Les postures freudiennes : découvertes et thérapies, on nous en avait convaincu, sont à destination des ressortissants des cultures occidentales. L’inconscient n’est certes pas évacué. Le langage qu’il héberge et le structure n’obéit pas aux mêmes codes selon qu’on est une personne ou un être non individualisé dans un bain d’holisme approprié. L’expansion du capitalisme marchand avait démarré en ignorance de cause.

Les colonialismes des apories sortirent l’épée de leurs convoitises. Les échecs de leurs plans. Les mots de leur contexte.

Les colonialismes de l’euphorie déballèrent leurs sacs de mensonges. Retouchèrent les fresques. Remisèrent l’égalité du contrat social aux oubliettes des châteaux d’Eros[8], des bastilles imprenables aux odieux privilèges de classe.

La pertinence de l’inconscient comme gigantesque marché relais de la concurrence marchandises devait être étayée.

Après Freud un de ses neveux, Edward Bernays[9], embarqua l’inconscient dans une opération de grande envergure à l’opposé du projet freudien. Puisque les forces productives s’étaient libérées de leurs anciennes chaînes il avait fallu nécessairement trouver de nouveaux remèdes à la baisse tendancielle du taux de profit. La création d’un marché de très haute concurrence se heurtait à des contraintes objectives. La surproduction n’était pas absorbable à l’intérieur d’un système de vieilles références où l’humain soumis n’était pas pour autant objectivé. Les postures religieuses classiques, principalement chrétiennes, constituaient un frein à cette expansion. Mais les églises avaient elles aussi un inconscient. L’égarement de la brebis l’éloigne des consignes générales de la promesse de son éternité.

On ne tourne pas impunément les pages du catalogue dans tous les sens. L’inconscient des églises n’avait pas résisté à toutes les avances qu’on lui avait faites.

Renverser la problématique tout était là. Tout est encore là. La relation de l’homme à la machine devait être inversée. La problématique sublimation par le travail convoquait des éléments de rationnel et d’espoir. Des éléments soutenant le défi de la lutte des classes. La transcendance par la consommation nécessitait la prise en main de l’inconscient. Le psychisme et ses désordres internes doivent être circonscrits. Dévitalisés, retournés dans une dynamique de récupération. L’ordre capitaliste, le désordre magnifique, s’est emparé du dernier lieu susceptible d’offrir une résistance à ses ambitions. Après l’échec des politiques keynésiennes de compromission de classe, successivement où conjointement incarnées par une partie de la droite et les social-démocraties, les spectres du capitalisme des origines avaient resurgi en ordre de bataille. Chemin faisant en gloutons ils avaient dévoré les pages de la théorie du psychisme freudien. Dépouillée de l’embarrassante, et peu commerciale, souffrance inhérente à la condition humaine (sic).

Les spectres lui substituèrent les délices du mercantilisme de la jouissance. La publicité de la publicité recodait les balises des itinéraires de l’inconscient. Finis le hasard des circonstances individuelles. L’alternative procurant la joie. La résolution semant le doute.

Le sens de la vie est ainsi régurgité. Débarrassé des entraves qui le livraient au profane. On ne resterait plus à la porte grand ouverte du temple. Le mystère des cotations boursières était soumis à la règle de la consommation de masse. L’intérêt pour les opérations sur les titres, la mondialisation des mouvements de capitaux, devait être partagé par le plus grand nombre.

Les spectacles médiatiques et autres de la société du spectacle sont derrière les apparences, l’emballage de la société réelle du spectral. Le capitalisme c’est l’industrialisation massive de la barbarie concurrentielle. La barbarie concurrentielle capitaliste mondialisée c’est le retour aux archaïsmes plus les spectacles de la vraie vie qu’il faut vraiment vivre si l’on veut vraiment que la vie vaille la peine d’être vraiment vécue. On ne vivote pas que diable ! La vibration plutôt que la vacillation ! Evacuez le vacuum ! Souvenez-vous de vos nuits d’ivresse !

Le temps de cerveau disponible est une marchandise plus qu’une autre.

Le consommateur, ce qui reste du citoyen après qu’il ait renoncé à exercer son libre arbitre sous la pression du capitalisme de la séduction[10], était devenu l’appendice de la machine. Les rapports sociaux de production à l’intérieur des entreprises s’étaient restructurés dans un processus d’acceptation/résistance autour de cette mise à jour de l’arbitraire patronal. L’idéologie du droit patronal divinisé avait mis à jour les anciens dispositifs de l’aliénation.

La mission de la publicité et du discours économiste dominant était d’arracher les éléments rationnels à la dynamique de l’espoir. Ce couple pervers aurait conduit aux grandes tragédies du vingtième siècle. On procéda donc par culpabilisation. Puis par altération. Puis par tentatives d’éradication. Gausseries. Détournements frauduleux. Persiflages. Caricatures honteuses. Ricanements. Falsifications grossières.

J’en oublie sans doute. Je n’oublie pas l’oubli : le crime discret. Son charme authentique. Ses vertus relaxantes. Son confort moralisant. Il débite de l’éthique comme pour la poubelle au tapis des pattes de poulet d’abattoir.

L’inconscient, la Bastille inaudible, était pris en silence. A’ son sujet on aurait pu écrire comme Louis XVI un autre quatorze juillet : RIEN. Rien c’est la figure inversée du soupçon qui n’aura pas lieu. Le soupçon vrai. L’autre nom du doute exige de la méthode. Une éthique adéquate. Rien c’est le désamorçage d’un conflit sans objet au mieux, résolu au pire. Né ailleurs en terre de Raison, de conviction et d’espérance.

La Raison convoque les songes au prétoire des justes causes. L’espérance les éveille à la vie. La conviction témoigne en leur faveur. Ce que dit ce droit là ne doit qu’à la patience de la pensée. Qu’à sa conjugaison avec l’inspiration des luttes.

L’amitié de Ford pour le nazisme ne se réduit pas à son antisémitisme. Le discours de l’état totalitaire a inondé le psychisme d’un peuple subjugué. La logorrhée nazie ne fut pas pédagogie. Elle fut son contraire un gigantesque laboratoire, une éprouvette magique, un athanor miraculeux, montrant que le viol des masses par la propagande pouvait être transformé pour servir les mêmes intérêts en temps de paix partielle.

La prise de possession des esprits avait changé la réflexion en désir. La satisfaction des besoins en frustration élargie. Après l’égorgement lexical la bouche s’était ouverte puis aussitôt les yeux s’étaient fermés sur un monde qu’on croyait disparu. Disparition nécessaire. Inévitable. L’Histoire redémarre dans le non sens. La dépossession est un objet unique. Trois cent soixante degrés d’efficacité. La dépossession usine l’amnésie et la spoliation. L’humanité a changé de statut. La bête sauvage au spectacle d’elle-même se réjouit dans la dispute des premières places. A’ l’humanité on a changé la rétrospective et la perspective. L’exclusivité de la dynamique du profit gère une nouvelle maïeutique : la propagande publicitaire pose ses propres questions vitales et organise l’orientation des réponses commerciales intéressées. Un slogan publicitaire n’a pas craint d’affirmer : « La réponse est en toi ! ».

Il faut additionner deux crimes pour créer l’illusion que l’un a réduit l’autre et réciproquement. Il faut aux criminels additionner deux crimes. Le blanchiment des neurones sales est à ce prix que leurs victimes financent.

*

La Ville de Sevran est une banlieue d’abord triste. Progressivement je lui découvre des charmes. Un après goût du pays. De beaucoup de pays qui auraient échantillonné les encadrements des fenêtres des habitations à loyer modéré de ressortissantes nonchalantes à revenus insuffisants.

Sakina dirige une association d’insertion et de promotion par l’apprentissage du français. Largement subventionnée par la Ville et le Conseil Général. Tous deux dirigés par les athées. Des athées démocratiquement élus cela fait froid dans le dos ! « Satan est plus fort que toi ». Ces mots de mon enfance résonnèrent quelques jours puis je compris qu’ils avaient eu cours ailleurs. Dans une nuit où la prévention n’avait pas suffit à évacuer la menace. Où la menace avait exécuté l’ordre venu du criminel instinct de possession.

J’avais administrativement trois mois plus avant. Quatre vingt dix jours pendant lesquels l’acharnement à apprendre débrida l’horizon de tout autre obligation. De tout autre velléité de pertinence.

Le local de l’association n’accordait de place à aucun doute sur la nature de l’œuvre qui s’y déroulait. Aux murs des photos de femmes de toutes les couleurs. Il ne s’en trouva aucune d’emblée pour évoquer la moindre connaissance, l’ébauche même d’un souvenir. Plutôt noires, les blanches n’y étaient pas maltraitées. Un homme ! Un seul homme dont j’entendrai parler comme d’un précurseur. Les blanches athées sont-elles tout ensemble la femme et l’homme ? Des créatures bien ou mal inspirées dont la compréhension exige une mise en jeu du sens commun au-delà du raisonnable ?

Sakina était-elle athée ? Je lui opposai cette question dans un moment de doute. En lisière de l’effroi. Elle me répondit qu’elle avait « laïcisé Dieu » sur un ton sec dont je compris qu’il n’avait pas affaire avec une mauvaise humeur momentanée. Dieu du côté de la Raison, de l’humanisme prospectif.

Angela Davis, Toni Morrison, Louise Michel à laquelle une main avait ajouté « La Kanak », Christiane Taubira, Gisèle Halimi, Madjiguène Cissé, Aminata Traoré, Marpessa Dawn[11], Barbara Hendricks, Dee Dee Brigdewater, et bien d’autres serrées dans une communion sans préséance aucune.

Lui ? Lui c’était Friedrich Engels !

Ce que c’est que d’avoir pour toute famille une cousine sans famille ! Sakina menait un célibat actif, discret et pondéré. J’eus droit en plus des cours collectifs à des cours particuliers. En quelque sorte j’appris le français dans « La cause des femmes », les forums sociaux internationaux, la littérature noire américaine, les légendes kanak, les thèses queer de Judith Butler et d’Engels « L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat » !

Lorsque je demandai à Sakina de me désigner la photo de Judith Butler elle me répondit que Judith n’avait pas encore de photo au mur ! Non qu’elle ne l’ait pas méritée mais on ne l’avait pas assez cherchée pour la trouver Dieu sait où ! Le queer est-il si extravagant qu’on ne lui fait pas l’honneur de son inventrice ? Je n’avais pas ce type de question en tête à l’occasion de mon premier cours du soir. Quel souvenir ce fut en effet. Mes sœurs entrèrent les unes après les autres silencieuses toujours. Parfois à la limite de trop de déférence. L’annonce de ma venue avait été précédée par un grand secret autour de son contexte. Mieux valait. Peut-être certaines servaient-elles de gré ou de force d’agents aux Renseignements Généraux ? D’une façon générale toute information était susceptible de connaître des développements dont les vicissitudes liées à la médiocre maîtrise de la langue auguraient circonspection et méfiance. La retenue était bien admise en ce sens qu’elle n’affrontait pas les moeurs dominantes. Il en eut été de toute autre occurrence au terme d’une présentation plus complète voire d’un plus ostensible maquillage.

De Sakina la petite leçon préalable avait permis d’établir que le français sonnait dans ma tête comme le bêlement plus proche d’une chèvre.

Déjà je tremblais moins. J’étais en train de me faire une amie. Je n’en ferai jamais le tour. Pourtant je l’engageai à ne jamais me trahir. Je ne l’entendis pas souscrire à ma promesse. Cependant une voie parlait sabir en moi qui m’incitait à lui accorder ce qu’il faut de confiance pour n’être plus jamais seule.

J’apprendrai que la solitude jouissait du bénéfice de plusieurs noms. Qu’au gré de leurs circonstances on y décelait ami ou ennemi. Les emplois ne sont pas innocents. Ils résistent parfois. S’imposent souvent. Leur autonomie relative n’est pas indifférente à la part d’idéologie contre laquelle ils s’insurgent et s’adonnent aussi.

Bref, ce fut au tout premier temps de ma consolidation que le français s’imposa. Langue du présent de la conciliation. Langue de l’avenir de la réalisation. Au fond du provisoire les choses étaient simples. Fallait-il installer le provisoire dans sa réputation ? Quoi au fond devait persister ? Quoi se transformer ?

Pour cette fois, pour cette fois seulement, ce qui n’a plus lieu d’être je le nomme : « ma solitude face au corps de ma Mère ».

La peine dura longtemps. La fuite ne m’exonérait en rien d’un intime questionnement. Qu’était-il advenu de ma famille survivante ? Mon Père avait-il été informé par les renards du désert et mû par un reste de tendresse était-il réapparu réclamant pardon, bienveillance et qui sait de moi-même ?

Non, bien sûr, rien de cela n’était advenu. Rien n’adviendrait de cette nature. Un rayon de soleil ne traverse pas la nuit sur le dos d’un chameau. Aux charmes d’une cuillerée de sucre la masse d’un sac de sel ne cède pas.

La vie amère bredouille des mots gourds sous le pas lumineux d’une chamelle boiteuse. La fuite d’une terguiya jette un voile noir sur l’aiguillon du jour. Demain prendra un nouvel engagement pour les vivantes et leurs sœurs survivantes.

Peut-être. Si Dieu le veut.

*

Les fauteurs d’ignominies interpersonnelles surveillent le cachot de leurs secrets. Les criminels de masse portent l’exhortation à tous les rangs d’un grand public fasciné. Aux délires des meetings massifs les délices du virtuel ont succédé. La confusion des vies réelle et virtuelle est le nouvel ordre de confiscation des affaires individuelles socialisées. Le spectacle de nasse pour foules subjuguées.

Les crimes à lauriers plaident non coupables à La Haye et ailleurs. D’indécence récurrente ils n’hésitent pas à crier « Victoire ! ». Ainsi vont les motifs des vainqueurs. Sous tutelle les peuples mineurs. Sous curatelle les désirs majeurs de paix et de bonheur. Ce dernier relégué sur la liste dégradante, humiliante des emplois lexicaux de la pensée totalitaire. Le bonheur fut une idée neuve d’avant que le marché en pourchasse la futilité. Un slogan mobilisateur de juste avant que l’économie déplace le champ de sa perception de l’homme vers le primat d’elle-même. Le bonheur est un crime depuis que l’insidieuse pensée de l’index le montre du doigt. Le bonheur à l’index a reçu mandat de mettre à jour « Le nom de la Rose ». Foin de l’utopie ! La mission idéologique ultime de la réalité est au vomitoire. On y retrouve les consciences frêles que les cadavres de la mondialisation retournent. Vivement dimanche c’est jour de bouddhisme ! Viens indigente pensée. Renonce à tes errements. Ton inconduite t’a lassée. Inerte à bord d’une barque tragique. Renonce à l’utopie. A’ l’émancipation. Ecope donc les restes d’une déferlante défunte.

Boucle la boucle au cou des supercheries. Tu connais le blasphème. L’insurrection des valets de chambre du capital est une vomissure de luxe ! Restitue leur le venin de lente instillation. De la langue poison rejette avec la gangue le noyau dur de ton aliénation !

Je suis ivre du chant de liberté ! Sereine dans l’affrontement des mots de la trahison ! Rieuse contre les fantômes de la renonciation ! Rêveuse du jour de tous les jours ! Forgeronne du glossaire nouveau ! Visionnaire de l’extinction des anciennes allégeances !

Je suis de toutes les explorations du vaste monde enchanté. Je suis des césures rehaussant la folie des vers. Du distique à l’amble triomphant. De l’hémistiche inassouvi surpassant en justesse la litanie des cours de la Bourse. La lettre de crédit qui fait étape où bon lui semble. Aucune commanderie ne s’offre ou ne s’ouvre sur la demanderesse. La demande est ailleurs. Sa satisfaction sous le pas d’une chèvre ou d’un cheval. C’est selon. Selon l’idée que l’immanence n’est pas toujours du côté de la vengeance. La performance a échoué à donner du sens. De l’émotion elle n’a retenu que le squelette. Effacée la réplique de la chair. Une suppliciée même[12] a osé se raconter. Dire l’autre qui ne fut pas dans l’aliénation. L’autre dans la négation de l’autre. Non de soi même. Mais dans la négation de lui-même. De construction insane. D’un autre par choix que l’abjection n’aurait pas guidé. Que l’autobiographie aurait orienté vers une autre aspiration. Soi est bien construit dans la qualité de la relation socialisée aux autres.

Aminata l’avait compris parce que son monde était plus grand que celui qu’on lui avait proposé. Plus fort que la piqûre du scorpion. Aminata s’était dotée de l’antidote plus noblement qu’au cours d’une cérémonie de rite convenu de convention. Elle avait intégré du holisme sa part dynamique essentielle facilement transposable. De la relation aux autres dépendait que la parole soit vertueuse d’engagement réciproque.

Les jours qui se dressent avec leurs lots de mots n’ont ni regret ni détachement. Des brassées de tout -venant prennent la parole sans risque au débat des assauts des exigences nouvelles. Joute loyale pour affaires compliquées. La providence s’est rendue au colloque de la cause laïque avec les linges de la nuit longue. Avec les provisions des à jour. Elle y dit se sentir une autre. Sœur parmi les égales. Egales parmi les sœurs. Plus rien n’aurait été puisque j‘accorde l’oubli, loin de la grâce du pardon. Providence, je ne suis plus. Mutante, je le revendique aussi bas que l’humaine extraction. Aussi haut que son chant jailli du fond des pierres que les sables avaient recouvertes.

Hélène tu as sans doute rêvé. Mais ce rêve là ils ne te le prendront pas.

*

Le premier cours fut effroyable.

Le monde est plein de sabirs ! La langue française vaut sans doute pour son hospitalité si j’en juge par le nombre de mots qu’elle agrège dont quelques uns de ma propre langue où de quelque familiarité. Mais par contre l’apprentissage d’un minimum de rigueur ne doit pas aller de soi. Là tu vois j’ai l’impression que j’enjolive la seconde indication.

L’inconfort devait être aussi grand que ce que j’évoque à ce moment ci. Mais quant à l’avoir mesuré en ces termes… Il est probable que non. N’empêche ! Aussi heureuse qu’anxieuse. Heureuse parce que je tenais le bon fil par le bon bout. Anxieuse du fait qu’au bout du bon fil il y avait l’inconnu. Mes sœurs ne me donnaient pas le bon exemple. Si certaines s’accrochaient et progressaient la plupart était restée à l’écart d’un apprentissage susceptible de les tirer de là où elles étaient confinées. La parabole dirigée vers le pays donne des informations contrôlées. La langue de bois ne fait pas progresser le vocabulaire des simples personnes. Plutôt l’inverse. La langue de bois structure des consciences de sable. Les cris des enfants de l’école voisine résonnent ensemble d’une même spontanéité. A’ peine distingue t-on le cri de Malika de celui de Kevin. Le rire de Nassim n’est pas si différent de celui de Mathilde. La spontanéité crée de l’unisson jusque dans la discorde.

L’Ecole fait l’école. Les enfants sont école. L’Ecole affiche des certitudes face aux parents désemparés. Les enfants s’apprennent mutuellement les minuscules choses de la vie. Crier. Jouer. Courir. Se chamailler. Pleurer. Cafter. Regretter. Promettre que. A’ nouveau crier, jouer…

Le cri de Kevin n’est pas indifférent à l’appel de Malika. Mathilde complice riante s’ouvre au rire de Nassim. L’humanité des enfants est naturellement convergente. Des défis mineurs forgent une individualisation socialement acceptable. Humainement productive.

Les préjugés de l’adolescence recyclent les vieilles barrières. La société des « on » reprend ses droits. Lâche. Hypocrite. Sexiste. Raciste. Finie la parenthèse. Les choses sérieuses, l’adaptation aux exigences de la production et des services, réclament la grosse part du gâteau qui leur est destiné. On n’échappe pas à son destin. C’est bien connu.

Je fis contre tout cela pendant trois longs mois d’un travail intense soutenu, plutôt encadré par Margaux l’irruption et Sakina la concentration. Margaux faisait irruption, Sakina faisait dans la discrétion. Margaux disait simplement : « -Bon, alors « on » en est où ? ». Sakina répétait tout le temps : « -Bon, « on » se concentre ! ».

Le temps passant ma concentration grandit. On n’est pas irresponsable de soi. Avec le temps l’échéance administrative produirait ses effets. Avec l’administration il y eut l’administration.

*

Nos destins sont liés en quelque sorte. Allons ensemble sur la route longue. Elle appelle. Sa gorge est irrésistible. Poitrine haute. Voix claire. Trait malin. Parole fielleuse. Promesse pourrie. Un destin en surplomb dirige le pas des proies.

L’hébétude hypnotique est enrôlée au dressage des masses. La surenchère du nouveau « prêt à penser » est sans limites. Que l’encadrement idéologique manque sa cible et les masses reconverties en peuple sont menacées de dissolution. On les courtise aussi sur le thème de la démocratie participative. Ce thème soulignant combien il ne va pas de soi que la démocratie fasse participer les peuples aux prises de décision réelles. Gouverner ou participer c’est un peu comme « boire ou conduire il faut choisir ». Préférez la bonne gouvernance, de préférence à la mauvaise, dont les sources ne sont pas nettement identifiées. Je parie toutefois que la mauvaise c’est lorsqu’on n’a pas convaincu ! La conviction, la résurgence de l’ancienne dénomination du renoncement, a réellement de quoi effrayer : convaincre c’est accorder du prix à un peuple dont on a l’ambition de se défaire après qu’il ait servi à l’élection. La parodie élective est un atout dans la manche des tricheurs. Son élévation à la plus haute des dignités, véritable pare-feu contre les velléités d’insurrection, habille la contractualisation de l’inégalité foncière interne aux rapports sociaux.

La part élective décisionnelle déleste des poids contingents la masse désespérante de pérennité. La présentation faussement élitiste des grands problèmes renvoie le peuple à son sevrage. On ne lui accordera qu’il faut à l’exercice du droit de penser. A’ plus forte raison s’il demande des comptes et se rebelle. Le peuple est une catégorie vague. Un peu désuète. Un soupir de nostalgie. En aucune façon une norme en dessous de laquelle tout ce qui prétend l’exprimer n’est guère plus que l’affrontement théâtralisé des confessions marginales.

Un doigt d’insincère commisération. Une petite cuiller de fausse repentance. Un mea culpa hybridé d’hypocrisie et de non dit. Un brouet de logorrhées lénifiantes. Une once de miséricorde. Une louche de rappels à l’ordre. Une brouette de lieux communs. Un tombereau de haine.

Un bon réflexe, longtemps préparé, car on devait agir vite et pour le mieux. Car le peuple est une charge pour lui-même. Non qu’il ne soit en droit d’avoir une opinion fausse. Mais plutôt que dans son éclairement l’universalisme républicain, sa petite sœur la démocratie participative, se salissent les mains à cet endroit précis où le peuple a sales les neurones.

Ainsi l’outrecuidant retrouve ce qu’il lui aura fallu regagner en crédit pour être tout à fait discrédité. Qu’on le lui cache néanmoins sinon à perdre tout crédit à ses yeux. On ne change pas une stratégie qui résulte de tant de cohérence. On l’accommode seulement à la contingence. A’ l’impromptu dans la marge démocratique résiduelle.

L’avenir n’attend pas. Aujourd’hui c’est demain, le temps même des élites républicaines. Le futur est déjà là, parmi nous, cherchant l’accueil dans nos bras qui trop souvent se dérobent à ses indications.

Ce qui est inhumainement supportable se transforme en résignation. Les paris sont ouverts. Les mauvais joueurs ont perdu leur mise. Les bons joueurs ont oublié de jouer. Sauf les initiés. Les vertus de la démocratie représentative sourient aux rieurs. Conviennent aux tricheurs. On est entre soi. Dans la sociabilité de la fortune. Dans l’héroïsme des affaires juteuses. Dans l’aventurisme des causes gagnantes. Dans l’humanitaire des cours de la Bourse. Dans la générosité des ventes à terme. Dans le sublime risque des stocks options. Dans le caritatif des dévaluations compétitives. Dans l’altruisme de la réduction des budgets sociaux.

Dans la solidarité du temps partagé du temps de travail partiel imposé de préférence aux femmes. Dans l’efficacité criminelle des politiques de déflation.

*

Fallait-il encore trouver une faille dans la législation afin de me permettre de rester en France au-delà des trois mois. Une faille ou un moyen authentique. D’une certaine façon le plus simple eut été que je tombe amoureuse. Seulement il aurait fallu que je m’y prenne dès mon arrivée. Sans rire je sais que tu le conçois aisément : je n’avais pas la tête à cela. J’ironise volontiers après ces années d’un autre monde. Oui d’un autre monde. Dans ma tête de terguiya le temps et le lieu ne font qu’un. Ne font qu’une. Je parle de moi tantôt à la première personne, tantôt à la troisième. C’est selon.

Avec mes élèves c’est l’horreur. Adorables chahuteurs. Intelligents bagarreurs… Cela n’est pas bien de me laisser aller à parler « élève » ! Osmose ? Symbiose ? Affligeant mimétisme ? Ils me disent « Madame » alors que mon penchant naturel me pousse à faire la grande sœur ! L’inspection académique veille et moi je me surveille. Même et surtout parce que je suis née tout près de leur tradition familiale. C’est le monde à l’envers. L’enfant du marigot aux chameaux les tance en français académique, à propos de leurs insuffisances en anglais, pendant que les roitelets de la langue suburbaine la raillent en verlan métaphorique !

Le temps pressait et le réseau de l’ambassade à Alger fut réactivé. Je fis un bref aller retour et je revins avec un droit au séjour d’un an.

Pendant cette année j’avalai des années de cours avec une boulimie qui stupéfia tout le monde. Même moi. Margaux avait changé de formule, c’était devenu « -Bon, ou en es tu aujourd’hui ? » Elle n’avait certes pas perdu pied. Mais ces incursions plus fréquentes dans un apprentissage à vitesse accélérée n’allaient pas sans difficultés. Quel bonheur ce fut de la voir à peine à la dérobade s’amuser de notre relation dont les termes avaient notoirement évolué. J’étais des siennes : de la grande famille des réussites ! De ces réussites auxquelles elle est parvenue après avoir tourné le dos à une famille de bourgeois dont elle tirait son prénom. En matière viticole j’ai tout à apprendre ! Mais je savais pourtant que Margaux était un grand cru qu’aucun classement ne viendrait figer tant son intelligence était mobile.

*

Le bac en candidate libre. Pas de mention. Pas de fautes non plus. Les cours particuliers ont du bon. L’Internet débutant aussi. Entre débutants l’Internet dut d’une réelle utilité. J’enseignerai l’anglais. Sans l’avoir appris sérieusement.

Avec Molière je sentis d’emblée une assez grande parenté. Je ne butai pas sur le sens du mot « commerce » que redoutaient les enseignantes, parmi d’autres mots, du fait d’un sens aujourd’hui désuet voire obscène. Chez moi de ma première vie le commerce est fait de tous ces moments de la vie où il faut parler, discuter, négocier, revenir après avoir pris le temps de laisser au « commerçant » celui de la réflexion dans le meilleur des cas. Souvent il réfléchissait moins vite que ses clientes. Après tout c’était son métier. Nous autres femmes du peuple ne sommes que des amatrices expérimentées que des contraintes sur lesquelles nous n’avons que peu d’emprise poussent souvent à ne pas aller plus en deçà.

Parfois il fut trop tard et ma Mère et moi n’eûmes ni le prix ni même la marchandise convoitée qu’un ou une plus habile emportait avant la fin du « commerce » qui nous avait animé.

J’étais arrivée dans la position d’un cas social. J’étais devenue une espèce rare, pas si rare, en cours d’apparition. Un bijou dans l’écrin de la Cité. Un élu athée m’avait soutenue en mettant les services de la Mairie à ma disposition. C’est le bon côté de l’athéisme. Il est tellement indifférent à la religion qu’il ne songe pas à faire grief de la sienne à une musulmane.

Si Dieu savait ça !

*

La manifestation arrivait à son terme. Encore une brève prise de parole pour appeler à d’autres grèves et à d’autres manifestations. Le combat continue mais pas la plage. Pourtant j’avais cru comprendre du côté de mes quinze ans que sous les pavés de la rue il y avait la plage !

Le récit d’Aminata touchait lui aussi à sa fin. J’aurais pu tout autant écrire faim tant il est tangible qu’Aminata a faim de tout. Faim d’études elle l’avait été et l’envie lui en reste avec l’objectif de la certification. Il se trouve encore de jeunes femmes pour vouloir faire professeure. C’est-à-dire à quel point l’enseignement est consubstantiel de notre humaine civilisation ! Tout le reste n’est qu’entreprise de dégradation. Salaires. Conditions de travail dans les classes. Déclarations ministérielles mettant les professeurs en concurrence avec les élèves et le marché de l’enseignement. La formation initiale des citoyens et des citoyennes et avec elle l’idéal républicain d’émancipation avaient plié bagage sous les régimes successifs organisant la désertion des anciennes positions de combat.

Après avoir cessé d’incarner la patrie triomphante, l’Ecole était délestée du poids trop lourd de redresseur de torts sociaux. Une formation à la carte, en fonction des prétentions et des objectifs patronaux régionaux, insérait plus fortement l’élève dans le processus de production/chômage. Le couple diabolique haussait le lustre de la logique en place. Les politiques de l’école de la productivité préparaient les esprits à se réjouir de n’être plus qu’une matière plus ou moins commercialisable.

Travailler de manière de plus en plus concurrentielle d’une structure à l’autre n’avait plus suffi. La règle de la mixité sociale devait être aménagée afin de répondre aux exigences des familles décalquées des orientations de l’Etat libéral relais des ambitions patronales.

On nous assura que la mixité sociale avait échoué sans dire qu’à l’Ecole on avait assigné inéluctablement d’autres objectifs de plus en plus resserrés autour des intérêts égoïstes de la minorité dominante.

On avait levé des compagnies puis des bataillons de nouveaux intellectuels organiques. La langue était défaite qui rendait ses armes au plus démagogue. Il n’en manqua certes pas ! Une vive et malsaine compétition avait situé la surenchère du côté de la dégradation des valeurs initiales.

Les démagogues se disputèrent la revendication puis l’effectuation du meurtre fondateur. Finis tabous et principes ! Dans la jungle il n’y a ni contrat social, ni compromis possible. Les forts n’ont pas d’état d’âme ! Au demeurant ils n’ont pas d’âme du tout. C’est dans le zoo, le spectacle de la jungle infantilisant, que s’ébauche ce qu’il faut d’état d’âme résiduel pour habiller des oripeaux venus des musées de cire, les félins de la finance mondiale.

Que les meilleurs gagnent de quoi survivre ! Que les autres renoncent à toute intention de faire aller l’Histoire en arrière ! L’Histoire avait donc un sens. Deux sens indiquant la direction et l’objet. Encore un doigt de frisson. Une louche d’extase. On n’a rien perdu alors qu’on savait n’avoir rien à gagner.

Encore faut-il connaître la règle du jeu d’emblée. A’ quel jeu aurions nous joué poussés à tenir la distance du programme d’un côté et à s’en écarter de l’autre ? Trois économies s’affrontent toujours. Les cours, la classe réelle, et l’improbable conciliation des deux. Les cours sélectionnent les futures élites de rechange et de perpétuation, la classe réelle s’impatiente de l’échéance de sa réussite, ensemble les deux créent un état de désarroi relationnel dont l’objectif cynique est précisément de remplir les objectifs premiers ! La troisième dimension, celle du rêve économique, aux allures d’avatar est réellement une ambition machiavélique achevée.

L’enthousiasme d’une Aminata m’inspirait joie et tristesse mêlées. Comment lui dire : « -Ami ton projet d’école émancipatrice est soluble entre les lignes d’une circulaire répercutant les termes d’un arrêté ministériel ? «  Qui suis-je, à coup sûr pas rien qu’un brin d’arrogance, pour lui briser son rêve d’entraînement à la réussite ? Moi-même je l’avais éprouvé. C’est-à-dire mis à l’épreuve des épreuves foulant puis piétinant l’univers des rêves là même où ceux-ci sont brutalement réveillés par les durs rappels à l’ordre de la vie réelle.

Cela fait longtemps que la vie réelle est soumise. Longtemps que cette soumission lui donne la pleine dimension du réel. Les immanences subtiles dédouanent les magiciens de toute sorte.

Les pathologies ventriloques sont sans préjugés. Leur prévalence ne désarme pas. Une métastase n’est pas rebutée par la candeur de son milieu. La plasticité de l’encadrement idéologique des biotopes, la fluidité des « autoroutes de l’information », la monstrueuse circulation des capitaux, font d’un gigantesque brouet une méchante formule de magie noire.

*

Trois années jusqu’à la licence me réinstallèrent doucement dans mon corps. Non que je ne me sentis plus sale du tout. Les choses du psychisme vont à un rythme dont la maîtrise n’est pas souveraine. Je sais être sale à vie. Sale mais pas souillon. Je sais aussi, pour le vivre, que les relations sociales et humaines réduisent les impacts individuels. Spontanément ils et elles vinrent vers moi sans rien savoir de tout cela. Une certaine gaucherie ouvrait plus de portes qu’elle ne fermait d’issues. Tout équilibre en ce domaine aurait été d’un effet désastreux.

En douce certaines venaient me demander de leur rappeler la règle du participe passé. Un vrai désastre ! Comment peut-on saboter pareillement la langue française ? Drôle de langue en triste vérité qui s’accommodait d’autant de trahisons ! La langue de la liberté c’était donc cela : la langue de toutes les paresses. De tous les petits arrangements entre pernicieux. De tous les délaissements nonchalants voire amusés.

La créativité des locuteurs ne doit pas être méprisante vis-à-vis de celles qui l’ont précédé. Le prix que les anciennes ont payé à la règle et à leur propre créativité est sans valeur mesurée. On ne peut faire du passé table rase et s’enrager de n’être plus admis au rang de commensal. On ne comprendrait pas qu’indéfiniment la régression langagière autorise toutes les manipulations. Le risque pourtant est immense qui ne désarme que les collaborateurs bien intentionnés.

On ne s’autoriserait pas à se penser dans les rais de la manipulation. Mais on n’y verrait que du feu aussi longtemps qu’à la règle et à la graphie on n’aurait pas, librement, concédé le bénéfice dynamique de l’Histoire.

Ils et elles étaient venus vers moi. Et moi vers elles et vers eux. Sources de premiers émois. Et d’un début d’apprivoisement avec la nouvelle Aminata. Il fallait bien cela. Je parle des efforts conjugués des uns des unes et de l’autre moi-même. Non que les premiers aient su et voulu dans l’élan d’une compassion qui leur aurait fait partager ma passion. Sur le drame intime je gardai le silence et le gardai longtemps. Aujourd’hui je sais l’évoquer. Lui donner son vrai nom. Son unique nom, puisqu’on ne lui en pas donné d‘autre sinon des paraphrases. Des escamotages. Des pirouettes. Des sous entendus.

Mais par-dessus tout le viol est un des autres noms du silence. Un autre nom lorsque le silence est rompu. Lorsque la vie est moins brisée. Alors que le nom surgit d’un mot sans histoire singulière. Un nom qui est aussi une autre façon de dire le mot horreur lorsque ce mot ajoute la singularité à la singularité. On dirait que c’est moins singulier. Parce que le même mot surgit trop souvent après trop longtemps, voire jamais, pour que le nom qui désigne ce que le mot porte ne soit pas qu’affaire singulière.

A’ quoi bon m’inscrire indéfiniment dans la singularité pathologique en lisière de la société puisque la socialisation était porteuse de renouveau ? D’un être relatif à un milieu clos, les anglais ne disent-ils pas « relatives » pour désigner les parents géniteurs ? J’étais passée à un être socialement productif et utile. J’avais croisé le désir. Cette version de moi-même qui me faisait aller de l’avant puisque l’autre n’était plus un danger. Puisque contre moi-même je n’étais plus un obstacle à mon propre déploiement. Des ailes m’avaient poussé plus haut que le lointain horizon en quasi souvenir du « lézard ». C’est ainsi que j’avais finalement retenu d’appeler mon bourg natal. La référence à la source avait disparu. La source s’était asséchée sauf l’indéfectible souvenir du filet matriciel. Courant d’eau désaltérant et fondateur. Réseau de mailles initiatiques promouvant l’insertion.

Mon pays intérieur s’était déplacé vers la recherche de plus d’évidences. D’abord je ne trouvai guère que des chemins balisés sur lesquels la solidarité puis l’amitié donnèrent ces coups de balai qui donnent à penser, à tort, que la route est toujours propre. Que le panorama est sans bornes et sans embûches. Que le ciel n’est pas un enjeu.

Que la perception du « Bleu Ali », ou toute autre, n’est pas un état du combat à mener. Je n’avais pas oublié Ali et mes trois sœurs dont j’ai de temps à autre des nouvelles. Elles ne me parlent pas de leur détresse. C’est à cela que la devine et la tient pour trop sûre. Tzîl a un peu plus vieilli. Je le sais puisqu’elle me répète que les « Djézaïryllywood » c’est terminé. Elle n’est pas dans la nostalgie mais dans la mort. Dans la mort issue de la dictature du libéralisme capitaliste algérien. Celle-ci réussit l’exploit de remplir les objectifs des ennemis irréconciliables, islamistes libéraux, libéraux chrétiens, sur le double terrain de l’absence de libertés formelles et réelles et de l’économie privative de conditions de vie de qualité élémentaire.

On n’est jamais si bien servi qu’en puisant dans les poubelles des autres. Dieu, je n’en doute pas, reconnaîtra les chiens.

Mes autres sœurs, Houriya et Anissa, me soufflent dans un souffle des messages codés. Je crois qu’elles résistent. Je crois comprendre qu’elles résistent par la parole. Les écrits sont au privilège. De cela je suis certaine. Dès lors que ma curiosité s’éveille la conversation change de sujet sans bien s’éloigner de son objet. Ce que je fais de ma vie ? A’ peu près ce que j’en veux. Oui j’ai bien de la chance. Oui c’est cela : bien de la chance. De la chance. Beaucoup de travail. Pas assez de luttes pour mieux faire. Pas assez d’amour pour être si proche du bonheur.

Mes sœurs comprennent que je comprends qu’elles ont un autre sort. Moins vertueux puisque la vertu n’est pas de ce monde de misère dont Dieu n’a pas cessé de dénoncer le caractère injuste. Dieu les a abandonnées pourtant. Dieu sait au détour de quel verset de telle ou telle sourate ?

La traversée de la mer de Cham est d’un bienfait soupçonné. On ne s’y collerait pas plus avant si tant de promesses n’avaient pas eu lieu. Une promesse n’est tenue qu’à la condition qu’on s’y soit engagée. Mes sœurs s’y étaient risquées avec la force de ce que leur foi en elles avait rassemblé d’énergies libératrices.

Quelle mesure avaient-elles choisie qui leur garantisse l’efficacité du résultat avec la relative tranquillité de l’esprit ? Quelle mesure quand tout est démesure ou dérision ? Que des lambeaux de vérité se détachent de tissus de mensonges et viennent nourrir à leurs pieds les dessous des tribunes ? Sous les habits de la rhétorique les oripeaux de la guerre des mots dissimulent les manœuvres étoilées.

Après la fin de mes propres études dont une première année redoublée, je demandai à l’Education Nationale de bien vouloir m’accorder un emploi correspondant à mes acquis universitaires. C’est ainsi que je devins maîtresse auxiliaire d’anglais ! L’Education Nationale c’est l’institution plus l‘aventure. J’acceptai et entamai une nouvelle errance au gré de mes nominations. Sans aucun doute à la lecture de mon curriculum vitae l’administration avait-elle repéré que la relative atypicité de mon parcours faisait de moi une présupposée à l’errance ?

Un changement d’Académie, que j’avais souhaité pour plus de tranquillité de vie, m’avait propulsée dans ce collège portant le nom de « La Kanak ». La rencontre avec Hélène, l’amitié qui s’en suivirent, me furent d’un grand bien. D’un grand apaisement intérieur.

*

Hélène me confia que ce soir là de la manifestation unitaire elle rentra précipitamment chez elle. Puis déposa le camée sur le paquet de copies en souffrance. Il se mit à danser sous ses yeux. Par pudeur elle ne fit part d’aucune indication. Je compris aussi qu’elle ne voulut pas ajouter la peine à la peine. A’ ses yeux sans doute la sienne n’avait pas plus de valeur que la mienne.

L’homme noir qui dansait avait-il cessé de subir la sienne ?

Audeloncourt du 29 Juillet au 29 septembre 2008


[1] Economiste soviétique inventeur des cycles de production de trente ans qui portent son nom.

[2] Ne suis-je pas un homme ton Frère ?

[3] Le Valeureux en arabe.

[4] « Layla ma Raison » littérature arabe du VIIème siècle. Traduction d’André Miquel Le Seuil 1984 in «Rémanences » N° 17 mars 2002.

[5] Trafic d’essence et autre.

[6] In « Le Livre noir du capitalisme », Le temps des cerises, page 208.

[7] En août 2008 le gouvernement algérien a adopté un projet de loi criminalisant l’émigration illégale qui doit être soumise au Parlement. Cette loi prévoit six mois de prison fermes pour les « Harragas », « ceux qui brûlent » les frontières. En relation directe avec les demandes faites par les pays européens en matière d’immigration.

[8] Allusion au livre d’Anne Marie Dardegna.

[9] Auteur de « Propaganda » chez Zones 2007. Préface de Normand Baillargeon.

[10] Formule et Livre de Michel Clouscard.

[11] Décédée, par pur hasard de circonstances, au moment où j’écris ces lignes. Note de l’auteur.

[12] D’après une phrase de Marguerite Yourcenar.

La regarder prendre dans ses mains et jouer avec le bas de soie.

Lui accorder le temps nécessaire à le faire fourreau.

L’encourager à ressentir le frémissement de la peau sous le bas.

S’étonner, mais avec retenue, de la sublimation de la cuisse.

Porter lentement le regard jusqu’aux confins de la miellée.

Puis la réserver.

L’abricot ainsi découvert doit être dodu et ferme sous la langue.

La langue tantôt alerte, tantôt lascive, toujours en pointe,

s’épanouit librement dans le velouté de chair.

La miellée est introduite dans le jeu.

Planter gland et hampe comme petit drapeau.

Allumez quatre feux avec la nuit tombante.

Avant que sous l’ondée ne se brise la première lance…

© Claude Roda Daniel

LE FLANC AUX PINS

(Instance nomade bleu Maine)

par Leucos de Gorée (pour Asma R.)

Sésame de l’eau ouvres un épi sur la pierre

Ce banc d’étourneaux s’entête à la médina

Coules oued fertile Berce un bébé/limon de rage

Moi sentinelle/émoi sinue dans l’entrelacs des textes

Coeur nomade à l’aune d’une foi d’airain

Ton coeur baigne au bord des lèvres du fennec

Lui d’ouest en est tranche dans une oasis insolite

Mène au vif-argent la veinure de la feuille d’olivier

Le flanc aux pins accroche un moiré d’ombres bleues

Elles chantent une mélopée à la peau rose des sables

Erres à l’amble des Sahel de rive en rive

Des Bleus braconnent une ronde chamelle

Folle qui redoute de ces fonts ensanglantés

Mon enfant/infinitude à mi-voie fais un treuil

/ au destin

Dînes d’un mets de cuivre et t’envoles d’une aile

/ levantine

Sous l’harmattan hante au pourpre la saveur des seins

Les sabots d’un cabri ont l’éclat d’un à-jour de meringue

Des gandouras la candeur d’une garance au bain bigarré

Littoral biffé suggères l’horizon des brumes bleues du Maine

Instance nomade tu en es le choeur mais pas sa fin

Audeloncourt (France) près de chez Louise Michel mars 2001 CRD

LAYLA et LAYLA

LAYLA et LAYLA

Layla petite Mère/amour des sournoiseries d’après-midi

On t’a jeté la pierre
On n’a pas vu ton regard
On n’a pas vu ton enfant
On t’a jeté la pierre

On n’a pas vu ta mer
On a rejeté ton enfant par avance

Il a rejeté le fruit de ses avances

“On” à toi et à ton enfant
“On” la mauvaise pierre qui ne bâtit rien
“On” la mauvaise pierre au creux de la main
“On” la mauvaise pierre sans lendemains
“On” la méchante pierre dont “on” fait les nains

Layla petit amour des amours amères

On t’a jeté la pierre
Et tu l’as reçue la pierre
La pierre en plein ventre
On n’a pas vu ton regard

On n’a vu qu’un poisson mort
On n’a pas vu ta mer
Le galet en plein bas-ventre
On n’a pas vu ta marée

On a vu ton préside à la télé
On a voulu que ton ressac
On a rejeté ton identité par décret populaire
On a repoussé ta sexualité comme un déchet
On a déchiré le lien qui te liait à l’humanité

Les pierres de l’affirmation de la honte sont de la même couleur

Mais qui donc est “On”?
C’est la même oppression!
La même coleur de la pierre
De la pierre de l’oppression..

L’oppression a un nom
Un nom pour combien de visages
Combien de visages
Pour afficher le nom de l’oppression
Combien de déclarations
Combien d’urnes
Combien de silences
Combien de certitudes
Est-ce pire
Combien de soupirs?

Que les nuits se conjuguent
Et que surgisse la première pierre de l’Aube!

CRD Audeloncourt le 28 mai 2008

Layla Chenna prend en charge les jeunes femmes
marocaines abusées par des hommes par différents moyens et qui sont rejetées par leurs familles avec leurs enfants.
L’autre Layla c’est le nom très dépréciatif donné aux homosexuels au Maroc et au Maghreb.
Layla en arabe c’est la nuit.
Enfin Layla c’est le nom de la fille d’Esmaa ma logeuse internet que je remercie vivement.

Au loin j’ai cru voir

Au loin j’ai cru voir une belle dans le noir
C’était un prostitué fourbu sur un trottoir

Au loin j’ai cru voir un Renoir
C’était un supplice en sautoir

Au loin j’ai cru voir un brin d’espoir
C’était la pensée piétinée au fouloir

Au loin j’ai cru voir un chapiteau de foire
C’était l’intelligence traitée au boutoir

Au loin j’ai cru voir une belle histoire
C’était la théorie livrée au mouroir

Au loin j’ai cru voir un rêve d’ivoire
C’était la Raison sous la lame du rasoir

Au loin j’ai cru voir la libre plume dans l’écritoire
C’était Zola au travail dans “l’Assommoir”

Au loin j’ai cru voir l’aube en plein soir
C’était le progrès poussé à déchoir

Au loin j’ai cru voir j’ai cru voir…
Etait-ce l’égalité menée à l’abattoir?

© Claude Roda Daniel

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